Une musique. Elle est restée bloquée dans ma tête pendant des jours entiers. Je n'arrive tout simplement pas à m'y faire. Je reste les yeux dans le vague pendant plusieurs minutes, sans m'en rendre compte. Parfois j'ouvre la bouche, puis la referme brusquement, parfois je garde mes lèvres serrées, la mâchoire crispée, j'ai le regard fou. J'ai maigri, et j'étais déjà bien mince au départ. Mais je ne mange plus. Plus rien n'a de saveur à mes yeux. Plus rien ne peut me nourrir.
C'est vide. J'ai du mal à l'accepter. Je reste dans le déni, c'est plus fort que moi, c'est plus fort que tout, ça m'anéantis. Je ne me reconnais plus. Après tant de temps... Je ne comprends pas qu'il ait pu me laisser. On s'était dit et promis tant de choses, on avait commencé à faire des projets, à parler mariage et même peut-être enfants... Il a eu peur, c'est sûr maintenant, il a eut peur de tant de nouveauté, trop de changement d'un coup, ce n'était pas sain.
Je n'aurais peut-être pas dû insister comme je l'ai fais. Ça a dû être dur pour lui aussi... Oui, après tout, j'ai peut-être trop pensé à moi.
Et cette musique... Elle évoque tant de choses, oubliées, cachées, vécues, aimées... Mon Dieu, c'est trop dur. C'est trop douloureux. Je n'arrive pas à m'enlever ça de la tête. Je ne vais plus vivre avec lui ! Ça me parait tellement impossible que j'ai envie de retourner chez lui, de sonner et de l'embrasser, juste pour briser le sortilège. C'est trop tard, je sais. J'aimerais me laisser mourir.
- Tu n'es pas raisonnable, tu ne peux pas t'infliger ça enfin ! Il est parti, tu ne peux rien y faire ! C'est comme ça il faut aller de l'avant maintenant. Continuer à avancer.
- Mais pourquoi est-il parti sans prévenir ? Ça ne se fait pas ce genre de choses ! Je n'ai même plus de nouvelles !
- Arrête de te poser ces questions. Ça fait trois mois bon Dieu ! Il serait temps de te réveiller et d'agir !
- Mais je n'ai goût à rien, qu'est-ce que tu veux que je fasse ?
- Sors, ris, vis.
Ça leur parait facile à tout mes amis. Certains sont en couples, d'autres non... Bizarrement, c'est ceux qui sont en couples qui me débitent ces conneries... Ils ne comprennent pas ma douleur.
C'est pire que tout. Personne ne peut comprendre avant de l'avoir vécu.
Ça m'empêche de dormir, ça m'empêche de réfléchir. Je ne peux plus rire, je ne peux plus faire tout ce qui me plaisait avant. C'est horrible le silence, l'impression que personne ne vous comprend ou même ne cherche à vous comprendre. C'est horrible la solitude. J'ai tous les jours envie de me faire du mal. J'ai l'impression d'être derrière une vitre opaque, derrière des visages déformés qui se moquent de moi. Je voudrais courir, fuir, mais non. Obligation de rester debout, de subir.
Je fume une nième cigarette sur mon balcon. J'ai une vue misérable sur les immeubles alentours, sur un terrain vague en bas de chez moi. Mes voisins font du bruit, je ne les entends pas. Je n'entends plus rien, je n'entends que cette musique.
Elle me rend malade, quand je descends commander une pizza, elle me trotte encore dans la tête. Quand je sors, quand je sens le froid sur mon visage, quand je remonte mon écharpe, quand je sens les regards sur moi. Je me rends à la pizzeria la plus proche, la moins chère, la plus dégueulasse aussi. Mais je sais que je ne mangerais qu'une part, le reste je le filerais au clodo en bas de l'immeuble, il me remerciera d'un sourire, mais je ne lui répondrais pas.
C'est irréel. C'est comme marcher au milieu d'une foule et de se sentir invisible. Les gens me bouscule, qu'importe. Je ne les vois pas. J'ai l'impression que le trajet dure plus longtemps que d'habitude, j'ai laissé mes pieds me porter, ah ouais, j'ai raté le tournant, j'ai marché trop loin. Pas grave, je continue. De toute manière, la soirée risque d'être longue, c'est à peine si j'aurais pas besoin de me jeter par dessus le pont et de me noyer.
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Déclinaison amoureuse
Short StoryQuelques nouvelles du recueil "Déclinaison amoureuse". “Love is a smoke raised with the fume of sighs; Being purged, a fire sparking in lovers’ eyes; Being vexed, a sea nourished with loving tears. What is it else? A madness most discreet, A chock...