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— Il m'arrive parfois de penser qu'on prend les bonnes décisions pour nous, et finalement, on se trompe sur toute la ligne.

— Après, t'as vu, les grandes phrases, tu peux les laisser à ton prof de philo de terminale. Il me lance en rigolant

Je souris. Il semble encore plus distant en face que sur Discord. Ça m'arrange.

Il s'assoit à côté de moi, sur le bord du lit.

— Et tu vas faire comment pour régler tout ça ?

— Je pense partir. En vrai, je me verrais bien sur une plage en Thaïlande, à tenir un stand de glace, nan ?

— Je te verrais plus en joueur pro League of Legends, mais après, chacun sa vision...

— Jamais, je suis trop une rageuse pour ça.

Il sourit. Je sais que c'est pas du tout le moment, mais je ne m'attendais pas à ce qu'il soit aussi beau.

— Tu peux venir vivre chez moi autant que tu veux. Juste... j'habite pas seul, c'est pour ça que j'ai mis du temps à répondre.

Ah bah, logique. Il a sans doute quelqu'un.

— Pas de souci, c'est juste pour une semaine ou deux. Le temps de bien préparer mon départ.

— Mais tu vas pas partir. Tu fuis juste tes problèmes en faisant ça, et crois-moi, la solitude, c'est bien un temps, mais après, ça finit par te ronger et te tuer à petit feu.

— J'ai aucune attache ici. J'ai pas envie de rentrer chez mon père et de faire ce qu'il veut. J'ai envie de voir des choses, tu vois ? J'ai l'impression d'avoir 45 ans. J'ai jamais vraiment profité de ma jeunesse. Sortir en boîte ou même aller boire un verre, je connais pas. Ça me frustre tellement.

— Tu peux rester ici et faire ce que t'as envie. Tu restes chez moi, tu trouves un travail... Bon, j'avoue, les boîtes et les sorties, c'est pas mon truc, mais tu trouveras forcément des copines et tu verras que c'est la meilleure décision.

Je m'affale sur le lit en soupirant.

— Crois-moi, t'es pas prête pour partir. Guéris-toi d'abord.

Je reste silencieuse un instant. Ce serait tellement simple de dire oui. Lâcher prise, poser mes valises et oublier un moment que ma vie est en miettes.

Mais Osirus n'habite pas seul. Il a sûrement une copine.
Et puis, c'est Osirus. Pas exactement quelqu'un de fiable, pas exactement quelqu'un qui à l'air de donner sans rien attendre en retour.

Je pourrais dire non, prétexter que j'ai déjà un plan.
Mais quel plan ? Je vais me retrouver où ? Dans une chambre d'hôtel miteuse, à bouffer des nouilles instantanées, en attendant que ma peur disparaisse par miracle ?

Je le regarde. Il a l'air sincère.
Enfin, autant que Tsarrnoir peut l'être.

— Pas de souci, c'est juste pour une semaine ou deux. Le temps de préparer mon départ.

Les mots sortent plus vite que ma réflexion. J'ai l'impression de signer un contrat sans en avoir lu les clauses.

Il acquiesce et commence à inspecter autour de moi.

— T'as ramené ta Play ? Ton ordi ? Viens, on joue un peu.

J'avoue, cette proposition m'a l'air très alléchante. Ça fait longtemps que j'ai pas joué, à cause de toutes ces merdes.

On s'installe tous les deux sur le lit et on commence à jouer à Dead by Daylight jusqu'à en perdre la notion du temps.

✰ ✰ ✰ ✰ ✰ ✰

Je passe la porte de chez moi en vitesse. À peine refermée, une brûlure monte dans ma gorge. Je la connais trop bien. Une angoisse sourde qui m'agrippe la poitrine, qui tord mes entrailles jusqu'à me donner la nausée.

J'ai loupé mon partiel.

Mon père va me demander les résultats à la seconde où il passera cette porte.
Je sais déjà ce qu'il va dire, ce qu'il va penser.

Je n'ai même pas besoin d'y être.
Je pourrais me tenir à l'extérieur, les mains sur les oreilles, et entendre ses mots claquer comme un coup de fouet dans mon crâne.
Je ne sais pas si je serais capable de l'entendre une fois de plus.

Je grimace un sourire. Bien sûr que je n'ai pas le choix.

Je fonce dans la salle de bain, me brosse les dents en cherchant tant bien que mal à repousser la nausée.
J'entends la voiture se garer.
Mon ventre se noue si fort que je dois m'accrocher au lavabo.
J'essaie de respirer, de garder la tête froide.
Je relève les yeux vers le miroir.

Mauvaise idée.

Ce visage. Ce regard.
Trop semblable au sien.

La ressemblance me donne envie de vomir à nouveau.

J'entends la clé tourner dans la serrure.

— Kalii, je suis rentré.

Sa voix transperce l'air comme une lame.
Je serre les poings.
S'il voit quoi que ce soit... Un tremblement. Un soupir. Un battement de cils de trop.
Il saura.

Je descends lentement les escaliers.

— Alors ? Ce partiel en droit du marketing ?

J'essaie d'ignorer la sécheresse dans ma bouche.

— J'ai eu du mal, mais—

— Viens là.

Sa voix est calme.
Trop calme.

Il ne bouge pas, mais je sens son regard peser sur moi.

J'obéis.

Il m'observe.
Sans un mot.
Son silence déjà chargé d'un verdict.

— 60 000 euros.

Il laisse le chiffre en suspens, comme s'il voulait me le faire avaler de force.

— C'est ce que je dépense pour ton avenir. 60 000 euros, et t'es même pas capable de faire ce qu'on te demande.

Il secoue lentement la tête.
Un soupir.
Du mépris.

— T'as toujours eu un problème avec l'effort.

— Je suis désolée.

— "Je suis désolée"...

Il répète mes mots avec un ricanement amer.
Puis, il avance d'un pas.
Je me fige.

— Ta sœur, elle, elle comprend ce que ça veut dire. Elle se donne les moyens.
Mais toi...

Il hausse légèrement les épaules.

— Toi, t'as toujours été un problème.

J'ai un goût de fer dans la bouche.

— Je ferai mieux la prochaine fois.

Il laisse passer un silence, avant d'étirer un sourire sans joie.

— On verra bien.

Il se retourne, déjà ailleurs.

Dans le salon, ma mère lève brièvement les yeux.
Elle a tout entendu. Comme toujours.

— J'ai préparé le dîner, vous venez manger ?

Sa voix est douce.
Trop douce.

Elle ajuste une assiette, l'air concentré.
Comme si rien ne s'était passé.

Est-ce qu'elle aussi, elle fuit ?

✰ ✰ ✰ ✰ ✰ ✰

Nibiru Où les histoires vivent. Découvrez maintenant