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Je finalise mes comptes. Il me reste pas mal d'argent. La seule bonne chose que mes parents m'ont apprise, c'est d'économiser. J'ouvre un onglet et commence à regarder les prochains vols vers Bali... ou pourquoi pas le Japon ? Tant que je suis loin d'ici. Et qui sait, peut-être que je finirai par trouver une vraie raison de vivre ?

Je regrette tellement de choses. J'ai l'impression d'être passée à côté de ma vie. À part étudier, travailler et être une bonne fiancée, j'ai fait quoi pour moi ? Rien. J'ai toujours refoulé ce que j'étais, par peur de ne pas plaire à ma famille ou à mes proches.

Les tatouages ?
"Trop vulgaires, et ils seront moches quand tu vieilliras."

Les jeux vidéo ?
"C'est une perte de temps, ça t'abrutit."

Et maintenant, même si je sais que je suis au fond du trou, une chose est sûre : je ne me suis jamais sentie autant moi-même.

Une notification Discord me sort de mes pensées.

TsaarNoir
Tu joues ?

Nibiru
Non, je suis occupée.

TsaarNoir
Mais naaan
Tu réponds avant midi toi ?

Nibiru
Le gros CSC

TsaarNoir
Et tu fais quoi pour être si occupée ?

Nibiru
Je t'en pose des questions ?

Je sais que je suis désagréable, mais c'est plus fort que moi. Toutes ces questions, ces intrusions... J'ai été épiée toute ma vie. Maintenant, je ne supporte plus.

TsaarNoir
Toujours aussi aigrie, à ce que je vois... Bonne journée, Nibiru.

Je lis son message sans répondre et je souffle. Je suis vraiment bête. Je devrais pas lui parler comme ça. Ce n'est pas de sa faute si je suis dans cette situation.

Je lâche tout ce que je fais et me recouche, sombrant à nouveau dans mon mal-être.

✰ ✰ ✰ ✰ ✰ ✰

Des mains me secouent dans tous les sens.

— Ça suffit, réveille-toi.

J'ouvre les yeux avec difficulté et aperçois mon père, furieux. Il est là, droit devant moi, toujours vêtu d'un de ses éternels costumes noirs d'homme d'affaires. Ça fait bien des années que je ne l'ai pas vu autrement.

Je me redresse sur mes coudes, les paupières encore lourdes.

— Regarde-toi. Tes tatouages... on dirait un carnet de brouillons. Kalii, tu te rends compte de ce que tu fais ?

Je me laisse retomber sur le matelas. Je sais pertinemment ce qu'il pense. Que j'ai l'air d'une gosse de riche en pleine crise existentielle. Et ça me met hors de moi, parce que c'est tellement plus profond que ça.

— Tu vas revenir vivre à la maison. Je préfère louer cet appartement à des gens qui en ont vraiment besoin.

— Toi, tu sais ce dont les gens ont besoin maintenant ?

Son regard noir se pose sur moi, froid, implacable. Il me rappelle ce fameux jour où je lui ai tenu tête pour la première fois de ma vie.

— Et toi, tu sais ce dont tu as besoin ? J'ai besoin de retrouver ma Kalii, celle que j'ai toujours connue. Pas ce déchet en face de moi. J'ai tout sacrifié pour toi et ta sœur, tu comprends ça ?

Son ton monte d'un cran. Il se penche vers moi brusquement, et mon estomac se noue.

J'ai peur de lui.

Je sais ce qu'il a dû faire pour en arriver là où il est aujourd'hui. Je sais qu'il est capable de tout.

— Ta mère... tu l'as détruite à petit feu. T'es qu'une égoïste.

Je me lève d'un bond, le cœur battant.

— Je m'en vais. Si je vous dérange tant que ça, je pars.

Je commence à rassembler mes affaires. J'aurais dû le faire depuis longtemps. Je ne peux pas guérir dans cette maison.

— Tu ne vas nulle part.

Sa voix claque comme un coup de fouet.

— Je vais bloquer tes comptes, et tu vas rentrer à la maison. Quand tu auras fini tes conneries, je te placerai dans une autre entreprise, et tout ira mieux.

— Papa, je ne veux pas de cette vie-là !

J'hurle à plein poumons.

— C'est pas ça que je veux ! C'est pas ça ma vie !

Les larmes coulent sur mes joues, mais lui... Lui, il reste là, impassible. Bras croisés, posture droite, regard figé entre la déception et le dégoût.

— Que veux-tu alors, Kalii ? Il crache ces mots avec une ironie mordante.

— Que tu me laisses me débrouiller seule. Que tu me laisses apprendre seule.

Il éclate de rire.

— Très bien. Je te laisse jusqu'à demain matin, 9h, pour déménager tes affaires. Sinon ? Je coupe tout. Et crois-moi, avec ce froid, tu reviendras de toi-même.

Il tourne les talons avant même que j'aie le temps de répondre.

Il sait.

Il sait que je n'ai nulle part où aller.

Je reste figée quelques secondes, puis mes mains se remettent en mouvement. Je continue, machinalement, à faire mes valises.

Je n'ai plus le choix.

Je dois vider mes comptes avant demain et partir. Loin.

Mais alors que je referme ma valise, une pensée me traverse l'esprit.

Osirus.

Nibiru Où les histoires vivent. Découvrez maintenant