31. touché

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Je me retrouve seul. Enfin, pas totalement, puisqu'Eden est toujours là. Mais est-il vraiment là ? J'aimerais me dire que je n'ai qu'à me retourner et m'approcher de lui, lui faire réellement savoir que je suis là, et tout ira mieux, mais je ne peux pas. Je n'ai pas assez confiance en moi. Ma présence n'arrangera peut-être jamais rien. Peut-être qu'il faut réellement appeler Danny.

Mes poings se serrent contre mes cuisses, deux ovales contractés, prêts à se déchirer s'il le fallait. J'essaye de me demander ce que ferait Danny, mais je n'en ai aucune idée. Je prends une grande inspiration avec la crainte que l'air n'accède jamais à mes poumons, avec cette même peur lorsqu'on nage sous la surface et qu'on est trop loin du bord.

Je me retourne finalement et Eden est bien là. Enfin son corps est là, que reste-t-il de son esprit, à cet instant précis, je n'en sais rien. Je m'approche doucement, sa tête cogne toujours contre le mur derrière lui, ses lèvres bougent, mais je n'entends plus les choses qu'il aurait envie de dire. Ses bras entourent ses jambes, et ses yeux sont fortement fermés. Je m'accroupis face à lui, mes yeux peinés parcourent encore ce corps que je connais mal, cet être qui retourne mon âme dans tous les sens, et je prie intérieurement pour arriver à le sortir de sa souffrance.

Eden est comme un puzzle. Chaque pièce s'est mal embranchée, chaque bord est enfoncé de force dans un autre, et rien ne correspond plus à rien. Alors, après une discrète et longue inspiration, je me décide à défaire chaque pièce une à une, peut-être que je n'aurais pas le courage de chercher à les emboîter comme il faut, mais ça ne pourra pas être pire que maintenant.

Je commence par ses mains, elles se referment avec force autour de ses genoux, et je les délie une à une. Je suis surpris de voir qu'il ne me résiste pas. Il se laisse faire. Il laisse l'opportunité à mes doigts d'effleurer sa peau, et par ce simple effleurement, je le guide. Je dénoue ses doigts férocement ancrés en lui, je les ramène vers le sol, je les pose doucement contre lui.

Puis, j'empêche ses jambes d'écraser son buste, comme un étau silencieux qui s'attaque à ses poumons. Je ramène ses genoux vers moi, les déplie, les rappelle avec douceur vers une détente plus agréable. Ils sont plus durs que ses mains, comme du béton sous mes doigts, il me faut plusieurs essais, plusieurs degrés de force avant de trouver le bon, d'arriver à l'empêcher de s'étouffer à petit feu. Je le vois prendre une grande inspiration dès que ses genoux n'appuient plus sur sa cage thoracique, sur ses organes vitaux et son cœur perdu. Je me dis que rien n'est joué, qu'il est encore temps de l'atteindre, que son cœur peut maintenant s'ouvrir un peu plus, qu'il n'est plus caché derrière l'étau de son propre corps. J'ai peut-être une chance.

Je me rapproche. J'aimerais clore ces lèvres qui semblent répéter une incantation de mauvaise augure. J'aimerais ouvrir ces yeux pour qu'il voit que je suis là. J'aimerais atteindre ces oreilles pour qu'il entende enfin ma voix. Mais d'autres pièces du puzzle m'empêchent encore d'atteindre les plus grosses, les plus importantes, et celles qui souffrent le plus de la pression des autres.

Je passe mes mains derrière sa tête, stoppant la progression incessante de l'arrière de son crâne contre le mur. Je brise le cercle répétitif de cette souffrance physique qu'il s'inflige, sûrement pour palier à celle, plus profonde, intérieure. Mes mains s'enfoncent dans ses cheveux, et je me rends compte que je retiens mon souffle. Mon corps se sent happé par l'exaltation que j'ai ressenti, dans les toilettes, le soir du nouvel an, ce désir nouveau, ou peut-être pas si nouveau que ça, mais ce désir que j'ai accepté. Mon souffle se bloque dans ma gorge et j'ai envie de me blottir tout contre lui, entendre son cœur battre, sentir son souffle dans mes cheveux, comme s'il n'y avait que là que je pouvais être en sécurité.

Mais je résiste à cette envie puérile, presque libératrice, qui ne trouve son chemin en moi qu'au pire moment. Je ramène sa tête vers moi et force son front à se poser contre le mien. Je ferme les yeux alors que mes doigts embrasent ses cheveux, englobant sa tête comme un objet précieux, prêt à se briser, fragilisé par des centaine de coups invisibles, qui ont laissé des cicatrices bien trop visibles.

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