J’ignorais ce qui m’attendait lorsque je me suis mise en tête de me confronter à elle. Tout ce dont j’étais sûre, c’était que je n’avais rien à y perdre. À force de l’épier du coin de l'œil, j’avais appris par cœur ses rondes et je savais donc où la trouver. À l’heure où les rayons du soleil projettaient leurs ultimes au revoir ensanglantés sur les murs des maisons, je mettais toutes les chances de mon côté en me promenant dans le quartier des Condamnés.
Je me déplaçais lentement, attentive au moindre mouvement pouvant m’indiquer sa présence. Mon ombre tantôt me dépassait, tantôt se traînait derrière moi, tandis que les lampadaires s’évanouissaient les uns après les autres à mes côtés. Un brouillard froid et épais s’enroulait autour de mes chevilles nues, me donnant l’impression que le sol était jonché de fantômes malveillants. Les battements de mon cœur s’accéléraient au fur et à mesure que la lumière laissait place aux ténèbres et seul le bruit de mes pas brisait le silence pesant.
Un chat traversa la rue à la poursuite d’une souris et je retins mon souffle. Plus je m’enfonçais dans les profondeurs du quartier, plus l’atmosphère devenait lugubre. Des pleurs s’échappant de la fenêtre du 3ème étage d’un immeuble délabré me confirmèrent que je ne m’étais pas trompée. Comme à son habitude, elle rôdait dans une ruelle mal éclairée, semant la peur, la détresse et la confusion. Une odeur âcre flottait dans l’air, m’irritant la gorge et me faisant tourner la tête.
Discrètement, je m’avançai et me hissai sur un muret en pierres, à une dizaine de mètres d’elle. Le vent faisait virvoleter ses cheveux dans son dos et elle scrutait les hauteurs, imperturbable.
- Je te vois, tu sais.
Elle fit volte-face et je sautai de mon perchoir pour venir me planter devant elle. Sa tête se pencha nonchalamment vers la droite et ses sourcils se haussèrent. Une fraction de seconde, on aurait pu croire qu’elle était humaine.
- Tu te seras finalement décidée à m’adresser la parole ? Cela me surprend.
Ses yeux se plissèrent et un frisson parcourut mon corps. J’inspirai profondément et soutins son regard.
- Je veux comprendre. Tu déambules dans la ville, et, partout où tu mets les pieds, un drame se produit. Tu fais du mal aux gens sans arrêt et sans raison, encore et encore; mais tu ne m’en fais pas. Je suis persuadée que tu as toujours su que je te voyais, mais comme moi, tu ne sais pas pourquoi je suis la seule à le pouvoir. Puisque je connais ton existence, pourquoi m’ignores-tu ?
- Tu ne me connais pas. Toute ta vie durant, tu as pu m’observer, mais tu n’as pas la moindre idée de ce que mon esprit reflète. Je ne suis pas mortelle, tu comprends ? Tu ne peux pas me changer. Je ne suis pas née sur cette Terre. On n’aurai même pas dû me mettre au monde. Mon corps n’a pas besoin d’être nourri, je ne manque jamais de sommeil. Mon âme erre, perdue dans ce monde de vivants auquel je n’appartiens pas. Personne ne peut rien pour moi. Je suis issue de la source même de tous vos malheurs. Je ne ressens pas les choses comme vous. Mes yeux ne perçoivent pas la lumière du jour, ma peau ne savourera jamais la chaleur des rayons du soleil. Tout cela ne m’atteint pas. Je suis ici pour purger la peine d’une faute que je n’ai pas commise.
Votre présence ici ne me fait ni chaud ni froid. Vous vivez dans un monde si simple et à la fois si fragile, et vous vous évertuez à vous compliquer l’existence, ainsi que celle des autres. Votre vie n’est qu’égoïsme, mensonges et destruction. Vous me dégoûtez, tous autant que vous êtes. Voilà tout ce que vous m’inspirez. Un dégoût si profond que je vous fais souffrir sans pitié, en espérant un jour ne plus être témoin d’un tel gâchis. Mais vous êtes tous les mêmes, vous autres, misérables humains; et mes espoirs sont vains. Alors je me contente d’amoindrir les souffrances de ceux que j’estime un tant soit peu respectables.
- Mais pourquoi… ?
Elle avait dit tout cela en chuchotant, mais sa voix résonnait dans mon crâne, m’empêchant d’entendre les hurlements qui s’élevaient autour de moi. Elle posa son doigt squelettique sur mes lèvres et ses yeux vides se plongèrent dans les miens. Le vent se mit à redoubler d’intensité, l’enveloppant dans un tourbillon de cheveux noirs. Les nuages se dispersèrent, laissant la pâle lueur de la lune se refléter sur son visage de porcelaine.
Elle fit mine de s’avancer vers moi, comme si elle avait encore quelque chose à me révéler; mais au dernier moment, elle se détourna et partit. Elle s’éloigna, ses pas effleurant à peine le sol, et sa silhouette vacillante disparut quelques secondes plus tard au coin de la rue.
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Chaos
De TodoRassemblement de tous ce qui me passe par la tête, de longueur variable (poèmes, nouvelles, textes libres...). Style en général plutôt sombre ✒🖤