Chapitre 7 : Le monstre.

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Présent.
Chambre de Rosa, 23h00.

Rosa

Sa tante est une personne entière, traversée par une sincérité brute, presque désarmante. Elle ne triche pas, elle ressent, elle agit. Bien sûr, elle m'a laissée filer avant que les choses ne dégénèrent, consciente que les hostilités ne feraient qu'empirer, et qu'à ce rythme, quelqu'un finirait par mourir. Elle avait cette peur sourde, viscérale, que Ruggeroo surgisse sans prévenir — froid, méthodique — et me loge une balle en plein front. Ou dans le sien. Elle connaissait les règles tacites de la maison des Dix : on y entre rarement par hasard, et on n'en ressort jamais indemne.

Je suis rentrée avant tout le monde. Un besoin de silence, de distance. Je voulais me retrouver, me laver de cette atmosphère électrique qui me collait à la peau. Prendre une douche, changer de vêtements, comme pour effacer l'empreinte de ce chaos sur moi. Mes plans ont échoué, bien sûr. Mais à vrai dire... tant mieux. Ce moment volé m'a permis de comprendre quelque chose de vital : la faiblesse de Ruggeroo, c'est moi.

Et cette prise de conscience a déclenché quelque chose en moi. Un frisson de pouvoir. Une lueur malsaine, presque enivrante. Le voir vaciller, lui, le grand stratège, c'était presque touchant. Il avait cette expression étrange, à la fois perdue et furieuse. C'était adorable, d'une manière cruelle. Cela me donne une raison de plus pour le briser.
Lentement. Complètement.

Son histoire m'a remuée. Je ne m'y attendais pas. Ce qu'il a caché, ce que mon père a fait à sa sœur... ça m'a secouée. Une rage froide m'a traversée, brutale, presque incontrôlable. J'ai ressenti cette pulsion, cette envie de venger cette innocente, même si ce n'est pas ma guerre. J'ai imaginé mon doigt sur la détente. J'ai senti la balle partir.
Mais ce n'est pas sa sœur qui est dans une boîte en bois. C'est ma mère. Ma mère, silencieuse et digne, qui n'a jamais fait de mal à personne.
Et pourtant, c'est elle qui a payé.

Alors non, je ne peux pas pardonner. Pas encore. Peut-être jamais. Même si je dois l'admettre : résister à ce qu'il déclenche en moi est presque impossible. Il y a dans sa présence quelque chose de terriblement doux, une chaleur trouble qui serpente en moi et me ronge. C'est cette contradiction qui me tue à petit feu.
Je veux le détruire. Je veux l'embrasser.
Et je ne sais plus dans quel ordre.

Je suis affalée sur le canapé. Oui, je sais, ça sonne étrange dit comme ça — mais chez Ruggeroo, les chambres ne ressemblent pas à ce qu'on imagine. Il a sa propre définition de l'intimité. Ici, j'ai un canapé digne d'un salon de luxe, une douche à l'italienne, et même un bureau en bois sombre sur lequel je n'ai jamais vraiment travaillé. À vrai dire, cette « chambre » est trois fois plus grande que celle que j'avais chez moi, dans l'appartement minuscule où les murs semblaient se refermer sur moi à chaque soupir.

Et pourtant... malgré tout cet espace, malgré le luxe, il y a cette solitude qui s'insinue doucement. Les grandes maisons, les couloirs interminables, les pièces vides... ça ne remplit rien. Ça amplifie juste le silence. Comme si le vide des lieux venait épouser celui qu'on porte en soi.

La porte claque violemment. Il entre. Ruggeroo. Comme une tempête qui n'a pas appris à frapper avant d'entrer.

Son regard se pose sur moi, brûlant, chargé d'une tension difficile à lire. Il y a cette frustration évidente dans ses yeux, une colère froide, mais aussi un soulagement qu'il ne parvient pas à cacher. Un soupir imperceptible soulève sa poitrine. Il avait peur. Peur que je sois partie pour de bon. Peur que je sois celle qu'il a perdue au milieu du feu, des cris, et des tirs.

Et pourtant... comment a-t-il pu ne pas faire le lien ? Moi qui disparais pile au moment où quelqu'un se met à jouer du flingue ? Franchement. Pour un chef de la mafia, il manque cruellement de flair.
Le timing était parfait, presque trop évident.

La mia rosa. Où les histoires vivent. Découvrez maintenant