Chapitre 14 : Angelo

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1993,
Maternité de Rome.
9:30

Silvana.

Il est 9h30 quand je passe la porte de la maternité. Mon ventre me tire, lourd comme du plomb. Je suis à terme, mais le col refuse encore de s'ouvrir suffisamment pour laisser passer la tête du bébé. Et moi, j'en peux plus. J'ai mal, partout. Le dos, les jambes, même mes pensées me font mal. J'ai juste envie que ça s'arrête, que ce corps cesse de m'appartenir à moitié. Je veux le rencontrer, le tenir contre moi et me libérer. Ce bébé, c'est ma délivrance.

C'est un garçon. On a choisi son prénom depuis des mois, sans se déchirer, sans hausser la voix – un miracle en soi. Ruggeroo. C'est probablement la seule décision qu'on ait prise ensemble sans finir en cris, en portes claquées ou en larmes ravalées.
Une entente, presque douce et presque normale.
Mon mari et moi, on s'est rencontrés à 17 ans. C'était une histoire d'amour, autrefois. C'était peut-être même l'amour, celui qui fait battre le cœur plus vite, qui fait croire que tout est possible. Mais aujourd'hui, c'est un amour en cendres. Éteint. Froide cendre que je piétine pour ne pas sentir combien elle me brûle encore.

Il m'a trompée. Une fois. Deux fois. Peut-être plus. Je n'ai pas tout vu. Je n'ai pas tout voulu voir. Et pourtant, je suis restée. Enceinte jusqu'au cou, je me suis dit que ce n'était pas le moment de tout détruire. Que je devais faire bonne figure. Que je devais tenir bon, au moins pour le bébé.
Et puis... comment divorcer d'un homme qui contrôle tout ? Qui paie tout ? Qui décide de ce que tu manges, de ce que tu portes, de ce que tu dis – et de ce que tu fais.

Dans sa famille, les femmes ne travaillent pas. Elles ne parlent pas fort. Elles font à manger, elles nettoient, elles obéissent et elles baissent les yeux. Et moi, j'ai appris à baisser les miens si souvent que j'en ai oublié à quoi ressemble le ciel.

Mais ce bébé... Ce bébé, c'est ma fenêtre. Ma sortie. Ma lumière. Je ne parle pas de l'abandonner, jamais. Je parle de l'emmener avec moi, loin. Je parle de vivre. De respirer à nouveau. D'être libre, même s'il faut fuir. Même s'il faut courir, les pieds nus sur le bitume et les bras pleins de peur.
Je l'ai décidé. Ce sera aujourd'hui. Ce sera la dernière fois que Francesco posera les yeux sur moi. Et surtout, sur notre fils.

Quand j'ai appris que j'étais enceinte, j'ai cru que le sol s'ouvrait sous mes pieds. Il était parti, comme d'habitude, sans prévenir. Disparu. Dieu seul savait où il traînait, avec qui et pour quoi faire. Moi, j'étais là, seule, à compter les centimes et les heures. J'aurais pu tout arrêter. C'était le moment. Mais je l'ai gardé. J'ai gardé cet enfant, et aujourd'hui je sais que c'était la décision la plus dure, mais aussi la plus courageuse que j'ai jamais prise.

Trop de fois je me suis laissée faire. Trop de fois j'ai fermé les yeux. J'ai laissé ses mains maltraiter mon corps parce que j'avais peur. Peur de ne pas y arriver seule. Peur de finir à la rue, avec un bébé dans les bras et rien dans les poches. Mais aujourd'hui, cette peur s'est changée en force. Je gravirai les montagnes s'il le faut, juste pour Ruggeroo. Je suis prête. Je suis prête à tout.

Les contractions me déchirent le ventre, je sens que ça approche. Mon souffle est court, mais mes pensées sont claires. Francesco se lève de son fauteuil, contrarié. Je vois son agacement rien qu'à la façon dont ses mâchoires se crispent. Lui, il aurait préféré que j'accouche à la maison, « comme sa mère ». Comme sa grand-mère. Et comme toutes les femmes de sa famille.
Vieille tradition de famille, où les femmes n'ont même pas le droit de souffrir dignement.
Je sens sa main me pincer le poignet, fort, presque jusqu'à l'os. Il me murmure entre ses dents de me taire.
De ne pas parler des bleus à l'infirmière comme toujours.

La mia rosa. Où les histoires vivent. Découvrez maintenant