Chapitre 2

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« Mademoiselle Ari vous m'écoutez ou vous êtes encore dans les nuages ? » me sermonna la gouvernante. J'avais envie de souffler, de lever des yeux au ciel et de lui montrer tout l'agacement qui parcourait chaque cellule de mon corps. Je me redressai et lui fis le sourire le plus niais que j'étais capable de faire. Il ne fallait pas que j'oublie que je jouais la « lente d'esprit » pour ne pas éveiller les soupçons sur moi. Je tenais trop à la vie pour le moment.

« Pour la cérémonie vous devez être capable d'effectuer toutes ces danses à la perfection pour l'honneur de votre famille, enfin si vous en êtes digne. »

« Oui gouvernante » répondis-je. « Bien, j'aimerais que vous cessiez alors de marcher sur les pieds de la femme de chambre de votre mère. A ce rythme-là vous ne serez jamais prête », dit-elle avec dépit. La pauvre Betty m'avait comme cavalière. Ce n'est pas que je ne voulais pas bien faire, mais la danse n'avait jamais  vraiment été mon point fort. Je faisais bien les chorégraphies des maternelles dans ma vie passée, mais ça s'arrêtait à faire la ronde, tourner sur soi-même et « faire semblant » d'être une tortue. Dieu ou Divinité, pourquoi ne m'avez-vous pas envoyé dans un monde où la macarena est la danse du pays ?!

La Valse, sur Terre, il y a des gens qui adorent ça, mais soyons francs, cela ne concerne pas la majeure partie de la population et évidemment j'en faisais partie! Moi qui avait un sens approximatif du rythme, et de mon corps dans l'espace.

Malgré la dixième leçon de valse, je ressemblais encore à un manche à balai qui se trémousse, ce qui désespérait ma gouvernante.

Je me remettais en position avec Betty, qui faisait la moue. Nous recommençâmes à valser sous le regard perçant de Madame Christy. J'essayais tant bien que mal de compter la mesure et de ne pas à nouveau écraser les pieds de ma partenaire, quand soudain la porte de la salle s'ouvrit. Je n'eus pas le temps d'apercevoir la personne qui était rentrée que la salle se remplit instantanément d'un effluve de cuir chaud et épicé. Je me sentis tout de suite complétement chamboulée, un inconnu étaient là en train d'observer la catastrophe que j'étais. Il fallait que je me recentre à tout prix sur la danse avant d'avoir l'air encore plus gauche que je ne l'étais déjà. Je sentais les regards se poser sur moi et je trouvais cela pesant et encore plus stressant. Je surpris le regard de Betty se poser  sur le nouveau venu derrière-moi. D'un coup, elle sembla absente, comme absorbée par ce qu'elle voyait.

La musique avait cessé et nous nous plaçâmes devant Madame Christy. Elle nous regarda d'un air pincé. A mon grand désespoir, je devinais à son expression blasée que la valse n'était pas encore une réussite. À sa droite se tenait un jeune homme d'un peu plus de la vingtaine, en costume, il ne portait pas l'uniforme des domestiques de maison. Il était grand, j'aurais pu me cacher toute entière derrière lui tellement il était imposant par sa taille et sa carrure. « Mademoiselle Ari, je vous présente Monsieur Jeremy. Il a été embauché par Madame, votre mère, comme instructeur pour certaines leçons que je ne peux vous dispenser moi-même. J'espère que vous serez exemplaire avec ce gentilhomme. » Elle le regarda avec une telle intensité que les yeux de Madame Christy criait littéralement « braguette ». Oh mon dieu ! Que c'était gênant ! Il se tourna vers moi d'une façon qui me permettait d'enfin examiner son visage. Ce minois qui a provoqué un tel chamboulement chez cette veille chouette et qui avait hébété Betty pendant toute la durée de la valse, ce qui n'avait pas amélioré notre prestation.

Il avait les traits fins, une mâchoire carrée à la façon hollywoodienne. Sa peau avait été léchée par le soleil, j'imagine, car il avait le teint doré, des yeux bleus profonds et des cheveux mi-longs dorés et bouclés qui lui arrivaient au-dessus de ses oreilles. Ses cheveux contrastaient avec son costume, ils étaient comme sauvages, rebelles ce qui détonnait avec le sérieux de son costume tiré à quatre épingles.

On pouvait dire que de ce jeune homme émanait une certaine prestance naturelle qui pouvait en faire chavirer plus d'une.

« Enchanté, mademoiselle Ari, si vous le voulez bien, je serai votre partenaire pour la prochaine danse. Je pense qu'un homme est plus à même de vous conduire dans une valse qu'une dame. » Avec sa voix suave et grave, il me sortit du flot de mes pensées. Cette voix avait résonné dans mes oreilles comme un murmure qui me chatouillait jusqu'au plus profond de mes entrailles. Je me sentis instantanément rougir comme une adolescente comme s'il avait susurré des mots interdits en présence de témoins. Je fus choquée de ma propre réaction. J'avais pourtant derrière moi une vie d'expérience et pourtant jamais je n'avais connu une personne dégageant une telle aura autour d'elle.

Il me regarda d'un air entendu, comme si j'avais accepté son invitation pour la prochaine danse malgré moi. Je ne souffla mot. Je me retournai vivement vers ma gouvernante, pensant que celle-ci allait venir à mon aide et refuser, mais elle acquiesça avec un sourire de défi en se tournant vers moi. Elle attendait que je me plante, que je lui marche sur les pieds, que je me ridiculise. Cette femme ne voulait pas mon bien, j'en avais déjà fait les frais plusieurs fois depuis quelques années. Ce Jeremy me dévoila un sourire ravageur, à couper le souffle. On aurait dit un prédateur à ce moment-là avec ce sourire satisfait et moi je me sentais comme une proie. Je ne savais pas si j'avais vraiment envie de me retrouver entre ses griffes à valser avec lui. Allait-il se faire une joie de donner satisfaction à la vieille chouette ou allait-il être mon allié pendant ce cours instant ?

Il se plaça au milieu de la pièce et m'invita du regard à le rejoindre. Je sentais mon cœur qui battait à tout rompre au fond de ma poitrine. Je saisissais sa main. Elle était chaude, douce et ma main paraissait minuscule dans la sienne. Je levais les yeux vers lui et rencontra son regard. Tout air avait fuit de mes poumons . Son regard avait une emprise sur moi que je ne saurais définir. Telle un lapin en plein phare. La musique démarra. 

La voleuse d'âmeOù les histoires vivent. Découvrez maintenant