II

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Navarre, Tafalla, 1229.

Les premiers temps suivant les fiançailles de madame de Tafalla - encore appelée mademoiselle de Cézanne par les quelques domestiques qu'elle avait ramenées de France - ne lui furent pas de tout repos. Cette dernière dut apprendre assez promptement la langue de ce royaume sans quoi elle aurait eu d'énormes difficultés à se faire ouïr. Elle devait aussi s'acclimater à cette cour étrangère au sang brûlant dont elle ne connaissait pratiquement rien et où l'on regardait sa pâleur et ses coutumes avec une vive curiosité. Son mari, bien que très souvent absent à Pampelune au service du souverain, faisait preuve d'une extrême amabilité et galanterie à son égard lors de leurs retrouvailles. Leurs sentiments s'intensifièrent assez rapidement jusqu'à ce que l'un ne pût se passer de la présence de l'autre. La sincérité de leur amour attira l'admiration et la jalousie de bien des personnes, monsieur et madame de Tafalla étaient follement amoureux. Pourtant, le pouvoir de ce lien couplé à la faible fréquence de leurs entrevues ne permit malheureusement pas de produire un héritier dès le début de leur hymen. La vicomtesse ne voulant pas attendre fébrilement des nouvelles de son époux décida alors de se plonger dans la lecture de romans, les chansons et la musique. Pleine de sagesse pour son âge elle comprit que si elle ne voulût pas devenir folle elle se devait de se tenir occupée. Les mois passaient et aucun enfant ne semblait s'être décidé à s'implanter dans son ventre. Un soir, alors qu'il venait tout juste de rentrer, le vicomte trouva sa femme en pleurs aux pieds de son lit :
« Je suis tellement navrée ! Je suis une bien horrible épouse, incapable de vous fournir de descendance ! Mon sein ne semble pas enclin à produire un enfant ! Vous devriez me répudier pour vous trouver une femme qui sera à la hauteur de vos espérances, implora-t-elle, piégée dans des tourments extrêmes.
- Madame, commença-t-il en durcissant son regard, je vous interdis formellement d'émettre de tels propos à l'avenir. Je serais bien hardi de laisser tomber tout espoir d'avoir un héritier pour avoir le bonheur de revoir votre charmant sourire. »
Ces mots pourtant dit avec froideur touchèrent profondément la vicomtesse qui cessa de pleurer pour s'enquérir des nouvelles de la cour. Monsieur de Tafalla lui annonça avec un grand sourire que le roi lui avait donné un repos de quelques mois, qu'il escomptât bien passer en son irrésistible compagnie. Les deux galants s'épanouirent durant ce temps, le mari n'hésitant pas à solliciter l'avis de sa jeune épouse pour les affaires politiques de son vicomté et cette dernière lui faisant joyeusement partager son goût pour le chant. Les adieux furent déchirants lorsqu'il eût l'obligation de retourner séjourner à la cour. Emplie de chagrin, la dame ne sortit pas une seule fois de ses appartements durant des jours entiers. Sa fidèle confidente, inquiète de son état, lui demanda tout simplement pourquoi elle ne rejoignait pas son bienaimé à la cour de Navarre. Sa maîtresse lui expliqua que cela était chose impossible, que son mari avait déjà demandé l'autorisation auprès du roi il y a fort longtemps et avait essuyé un refus catégorique de la part de ce dernier - qui craignait qu'elle le détournât de ses affaires. Son amie s'écria que cela était tout bonnement invraisemblable, que jamais, au grand jamais, elle n'avait ouïe dire qu'un souverain refusât la présence de la femme d'un de ses vassaux. Les hypothèses qu'elle émît ensuite jetèrent un froid polaire dans le coeur de la jeune amoureuse.
« Ne pensez-vous point que, par une quelconque machination, le vicomte de Tafalla vous tienne éloignée de la cour ?
- Comment ? Que dites-vous ? s'étrangla la jeune femme.
- Ne vous êtes-vous jamais questionnée quant aux affaires qui retiennent tant votre cher et tendre ? », avança la confidente.
Elle lui intima de parler plus clairement mais son cœur avait compris bien plus vite que son esprit. Son amie remettait en doute la fidélité du vicomte et elle lui parla d'un hypothétique bâtard - prétendument engendré par son époux - pour appuyer ses dires. La jeune femme ne voulait y croire, pourtant cela accentua son immense désespoir. Elle faisait confiance à son mari, elle devait lui faire confiance ; elle le connaissait, elle savait qu'il n'était pas comme cela. Après avoir congédié gentiment sa confidente, la vicomtesse s'enfonça plus profondément dans son isolement. Sa poitrine se serrait à chaque fois qu'il lui vint en image sa moitié dans les bras d'une autre. Bout par bout, morceau par morceau, la jalousie commença à la dévorer lentement pendant qu'elle attendît son retour avec une patience digne d'un ange ; et lorsqu'il fut enfin arrivé elle lui fit part de ses soupçons à mi-voix. Profondément choqué par ce manque de confiance, il lui rétorqua qu'il fût très déçu de son comportement, que tout cela n'était que des balivernes inventées par des gens jalouses de leur amour inconsidéré. Avec une voix glaciale il la quitta pour la soirée, ne désirant pas la revoir avant le lendemain. La noble sanglota toute la nuit durant, à la fois rassurée quant à la fidélité de son mari mais aussi en proie à des remords. Elle n'aurait pas dû agir de la sorte, se laisser ainsi troubler par de vaines rumeurs. Pour expier son péché la vicomtesse se rendit, à la première heure, à l'église catholique la plus proche pour se confesser. Le prêtre la conforta en lui expliquant qu'il était tout à fait normal de traverser des périodes de doute mais il désapprouva tout de même les reproches de l'épouse qui devait une confiance totale à son mari. Remettant cela sur son jeune âge et son sexe, l'ecclésiastique lui pardonna pour ce léger écart. Elle revint avec une dévotion encore plus absolue pour son galant.
Le temps passant, madame de Tafalla se rendit compte qu'elle était grosse. Exaltée, elle envoya rapidement un billet à son époux pour l'informer de cette merveilleuse nouvelle. Le couple accueillit cette grossesse comme un cadeau du ciel, un gage de leur attachement. La future mère était rayonnante et emplissait le château d'une joie qui n'aurait pas laissé indifférent le plus froid des hommes. La petite gens ressentit le plaisir qu'ils éprouvèrent à l'attente de ce chérubin ; d'ailleurs les astrologues avaient prédit que ce serait un enfant de sexe fort, un mâle qui serait plus tard un homme juste et plein d'honneurs. Elle s'attela à la conception de la chambre de leur enfant, prenant soin de broder des étoffes avec ses initiales pour recouvrir ce dernier. Le monde prenait une tournure totalement différente pour la jeune fille avec ce fils qui grandissait en elle. Malheureusement, une bonne chose en entraîne forcément une mauvaise ; lors d'un beau matin d'été, une lettre cachetée lui était remise en main propre par un messager de mauvais augure. Cette dernière lui apprit la mort tragique et inattendue de madame de Montferrat, sa sœur jumelle. Ce décès annoncé de manière si brutale fit que, sous le coup de l'émotion, la jeune mère accouchât la nuit même - deux mois et demi avant terme. Ce fut un travail on ne peut plus laborieux et éreintant ; si bien que durant des semaines la vicomtesse restât clouée au lit, oscillant entre fièvre et crises de délire. Son enfant, petite créature au corps débile et effectivement de sexe masculin, ne vécut pas plus d'une dizaine de jours. Le père était affligé par cette perte et, avec l'autorisation du roi, il resta auprès de sa femme craignant pour sa vie à elle-aussi. Remise sur pieds après une longue période de convalescence, il fut contraint de la quitter une fois de plus. Cette double tragédie pour la noble signa le début d'un changement total en son for intérieur. Sa beauté ne fit que s'accroître, à un tel point qu'elle était désormais considérée comme l'une des plus belles femmes de la Navarre toute entière. Les fréquentations de la mère éplorée étaient touchées par cette sorte d'aura pathétique qui émanait de sa personne. Pourtant accablée par le destin elle continua de sourire au monde et à garder une mine ouverte et détendue. Pour en arriver à une telle maîtrise de soi il lui avait fallu beaucoup de patience et d'entraînement. Mais cette entreprise n'était pas sans coût ; effectivement, le noble fut stupéfait de retrouver l'affection de sa femme changée alors que sa passion, à lui, était restée inaltérée. Le jeune soupirant regarda son épouse s'enfermer lentement dans une prison de glace sans rien n'y pouvoir faire. Elle portait son masque indifférent et relaxé à la perfection qui rajouta une sorte d'inaccessibilité attirante à son pareil grandissant. Ses absences de plus en plus longues et répétées firent que les époux guérirent de leur flamme d'un côté comme de l'autre. Il s'instaura une distante cordialité entre les anciens amants que le mari s'empressât de fuir avec ses nombreuses maîtresses. On était venu à de nombreuses reprises lui rapporter les nombreuses infidélités de son galant, la vicomtesse accueillit toutes ses dénonciations avec un grand calme, prenant soin d'assurer chaque accusateur sur la fausseté de ses propos. Délaissant son intérêt pour les arts, elle préféra consacrer son temps à la méditation, trouvant un refuge dans le développement de l'esprit.

La vicomtesse de TafallaOù les histoires vivent. Découvrez maintenant