Chapitre 2

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Les gouttes de pluie tombent sur le sol, éclatant sur le goudron tandis que mes yeux suivent leur trajectoire avec lassitude. Le menton dans le creux de la paume, le coude sur ma table de cours, mon esprit a depuis longtemps vagabondé ailleurs, ayant délaissé la leçon d'histoire pour courir rejoindre les traces de mon frère dehors. Et le ciel semble être en total accord avec mon humeur, étant d'un gris aussi triste que mon cœur, le temps nous rejoignant dans notre couleur maussade.

La voix du professeur Lee a été effacée pour laisser retentir le rire de Seojoon, éclatant à mes oreilles et les comblant joyeusement tandis que ses grands yeux rieurs et sombres me fixent au loin. Un sourire resplendissant aux lèvres, je le revois me tendre la main pour prendre mon sac de cours, sa grande silhouette plantée à la sortie de la grille menant à mon université et étirant une douce esquisse sur mon visage. Puis comme à chaque fois, mes protestations se mêlent à son rire tandis que nous rentrons à la maison, la joie de le voir venir me chercher et m'attendre chaque soir ne quittant pas mon cœur.

Oui, Seojoon a toujours été adorable, et je suis pourtant l'aîné. Il s'est toujours occupé de moi comme si j'étais le plus jeune de nous deux, et au final je me rends compte maintenant que je n'ai jamais vraiment cherché à inverser les rôles. Je me suis toujours plutôt complu dans cette position de « protégé », puis je n'ai jamais vraiment fait l'effort non plus de rendre la pareille à Seojoon. Je veux dire, quand on est le frère de quelqu'un, on est censé partager, revaloir le coup, etc.

Mais pour ce qui est de lui et moi, au final tout est toujours venu de son côté. Sans exception. Je n'ai jamais essayé de réfléchir à ce qui lui ferait plaisir, ni même de me mettre à sa place. Nos rôles se sont attribués naturellement et je ne me suis jamais vu changer le cours des choses, je me contentais constamment de me laisser combler toujours plus. Comme un petit poussin qu'on cajole encore et encore, sans s'arrêter.

Au final peut-être l'ai-je mérité, le fait que Seojoon parte et nous quitte tous d'un coup ? Sur ce fameux « coup de tête » comme disent mes parents, qui s'est finalement révélé ne pas en être un. Oui, il est parti le soir-même où il nous a annoncé vouloir nous quitter, et depuis il n'est plus revenu à la maison. Je sais que mes parents ont eu de ses nouvelles mais rien de bien exceptionnel. « Je vais bien, je suis chez un ami le temps de me trouver un petit studio et j'ai déjà trouvé un job pour tout payer. Je maintiens ma décision et je ne compte pas revenir en arrière, j'espère donc que vous exécuterez ma demande. »

Mes parents n'ont d'abord pas bronché, puis au final ils ont compris qu'il était inutile de s'opposer à la requête de Seojoon. Ils ont donc entamé la procédure pour annuler l'adoption de mon frère, et depuis ils n'ont reçu que les remerciements de ce dernier, ainsi qu'une excuse concernant son comportement. Puis quelques mots en rapport à leur amour et à leur soutien, qu'il a remercié encore et encore à travers sa lettre, « infiniment reconnaissant » d'avoir fait parti d'une famille aussi extraordinaire que la nôtre.

Et là-dedans, où se situe le mensonge ? Où suis-je mentionné ? A-t-il déjà oublié la raison principale de son départ ? Pas une seule fois Seojoon n'a écrit un mot à mon sujet, pas une phrase, aucune mention, rien. Comme si je n'étais plus qu'un fantôme du passé, déjà effacé et oublié, comme une vulgaire poupée de chiffon qu'on jette à la poubelle. Au final, même si j'ai bien compris quelle est la raison de son départ, j'ai plus l'impression qu'il nous a trahi plus qu'autre chose. Qu'en fait-il de toutes ces années passées ensemble, toujours fourrés l'un avec l'autre ?

Seojoon a pourtant été l'illumination de ma vie, dès le premier regard, et je me fais jeter aussi facilement sans plus d'explications ? Je n'en reviens toujours pas, et il n'a pas fallu plus d'une seconde pour que mes potes se rendent compte que quelque chose clochait avec moi, dès le lendemain de son départ. Depuis, je me sens incomplet, brisé, et terriblement seul. Abandonné, délaissé au final... Comme si la seule raison de mon existence, ma seule raison de vivre et de respirer, avait quitté ce monde. Je me sens plus mort encore que s'il était décédé dans un accident.

Le savoir, dans cette même ville immense qu'est New York, à déambuler et faire sa vie sans même plus une pensée pour moi, ça me tue rien que de le mentionner. L'imaginer chez quelqu'un d'autre, l'attendre chaque soir à la sortie de son université, lui porter ses affaires et rentrer pour lui préparer à manger... Ça me tue de jalousie, ça me donne envie d'étriper la personne qui a le droit à tant d'attention de sa part. Cette personne privilégiée qui saura maintenant tout de lui. De sa tête adorablement endormie le matin, à son corps musclé et humide qui sort de la douche, comme son tic à mettre des chaussettes dépareillées même la nuit, jusque ses habitudes à fredonner quand il cuisine et à rire quand il met le couvert...

Soudain, mon stylo-bic vole à l'autre bout de la pièce, me faisant écarquiller les yeux en réalisant que la moitié m'est restée en bouche, coincée derrière mes dents. Aussitôt, les regards se tournent vers moi tandis que je recrache discrètement le bout de mon stylo-bic dans ma main, afin de le cacher dans ma paume. Le professeur Lee se penche pour ramasser la moitié avant de mon stylo-bic, la regardant avec étonnement en la tournant entre ses doigts alors qu'il continue toujours de réciter le cours en même temps.

Et il semblerait que Monsieur Park soit dotée d'une mâchoire aussi puissante que ces bêtes sauvages, pouvant broyer n'importe quelle matière sans exception, se moque-t-il en s'avançant jusqu'à moi afin de poser mon morceau de stylo-bic sur ma table, me faisant rougir de honte.

Puis sans gêne, le professeur Lee reprend son cours comme si de rien n'était, quelques rires étouffés retentissant encore dans la salle tandis que je farfouille dans ma trousse afin de trouver un autre stylo-bic. Zut, il ne m'en reste qu'un seul et l'encre est bleue. Je préfère les stylos-bic noirs, c'est plus joli sur une feuille blanche et étonnamment, la mine est plus fine. Et puis, Seojoon écrit toujours avec des stylos-bic ou des crayons-plume à encre noire, alors...

Mes yeux s'écarquillent tandis que mon cœur ratte un battement, l'image de mon frère adoptif écrivant sa lettre passant devant mes yeux. Pure illusion imaginée par mon cerveau, mais ne faisant pas moins d'effet. À quel point peut-on être attaché à quelqu'un pour aller jusqu'à acheter les même stylos que lui ? Je me sens stalker, et au fond, je réalise juste que j'ai toujours voulu faire comme lui. Comme mes parents ne s'y sont jamais opposés, nous achetant absolument tout en commun, jusqu'à nos crises de vêtements et de chaussures. ...Mais qu'a-t-il fait sérieusement Seojoon, qu'est-ce qu'il lui a pris de partir comme ça ?!








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BreatheOù les histoires vivent. Découvrez maintenant