Il n'avait fallu que quelques courtes secondes pour que la réponse de Roric me parvienne. Exerçant une très légère pression sur la puce, j'avais activé l'écoute de manière à ce que moi seule puisse l'entendre. Concis comme il l'était toujours, Roric se contentait de me dire qu'il m'attendait dans son studio.
Il me fallait descendre au cent-quatre-vingt-troisième étage qui se situait immédiatement au-dessous du mien. Je m'étais arrêté, en route, pour nous acheter deux Thé Pa, la boisson fétiche des habitants de Paradoxe. Il s'agissait en fait d'une tisane dans laquelle flottaient les fleurs qui poussaient sur le toit de la ville. C'était plus joli que bon, mais mon meilleur ami avait une obsession avec ces trucs. J'avais choisi la grosse fleur aux pétales blancs qui me rappelait les tropiques.
Une fois arrivée au studio, je ne m'étais pas embarrassée de cogner et m'étais automatiquement dirigée vers le fond de la grande salle dépourvue de murs. Roric était assis sur un haut tabouret devant une toile immense.
On y voyait de grandes figures aux visages flous qui semblaient ne faire qu'un avec le décor urbain tant les couleurs donnaient cette impression que les êtres se désintégraient sous les lumières bleus et jaunes.
Qu'est-ce qu'un être humain
dans la grande cité?
Chose invisible
Après lui avoir remis son thé et m'être confortablement assise dans un fauteuil, je m'étais extasiée devant la beauté de ses coups de pinceau. Roric ne cherchait ni la critique ni les compliments, c'était un artiste accompli que la ville adorait mais je ne pouvais m'empêcher de lui décrire tout ce qui me plaisait dans ses œuvres.
J'avais l'impression qu'il savait capturer toute la vivance des lieux, l'électrisant qui ne s'atténuait jamais lorsqu'on vivait ici. Parfois, « illuminé » était le seul mot qui me paraissaient juste pour expliquer ses peintures et Paradoxe elle-même. Les néons ne mourraient jamais ici.
J'avais regardé Roric peindre pendant plusieurs heures avant de me souvenir du prospectus que j'avais reçu un peu plus tôt dans la journée. En retournant le carton sur lui-même, j'avais aperçu en écriture minuscule une date et une heure accompagnée d'un lieu qui se situait dans les étages sous-terrain. Mon ami avait longuement observé l'invitation avant d'affirmer qu'il m'accompagnerait à l'évènement. Il n'y avait rien d'étonnant là-dedans, nous avions une sorte d'entente selon laquelle nous ne refusions jamais de participer à une activité nouvelle.
Il s'avérait que l'évènement en question devait avoir lieu le lendemain en soirée, nous avions donc convenu de nous retrouver chez moi et de nous y rendre en mobylette.
Nous avions ensuite bavardé pendant quelques minutes, notamment de l'acheteur potentiel de sa nouvelle toile. Selon Roric, il s'agissait du Responsable qui était élu à tous les ans pour l'étage deux-cent-deux. Je n'avais jamais entendu parler de lui, mais mon ami en connaissait long sur ce personnage puisque ce dernier lui avait auparavant commandé des toiles sur mesure.
Lorsque j'avais appris qu'il vivait dans un appartement aux extrêmes de la ville je m'étais étouffée et avait quasi recraché mon Thé Pa sur les mélanges de couleurs de Roric.
Je n'avais jamais compris ces gens qui investissaient tellement d'argent pour vivre dans les quelques appartements dont les fenêtres donnaient sur l'extérieur. On avait accès gratuitement au grand air en se rendant sur le toit. En quoi était-il préférable de sacrifier la beauté des néons pour les nuages et le jaune perpétuel d'une étoile?
Notre monde tournait déjà autour d'elle,
faillait-il en plus que nous lui dévotions nos regards
à cette étincelle brulante?
Plus tard, alors que je retournais chez moi, je m'étais longuement arrêtée au milieu d'une ruelle dans le quartier de Roric. Debout et immobile, je profitais des teintes de bleu et de doré qui éclairait les parages. L'écho d'une chanteuse mélancolique m'était parvenu, j'avais donc fermé les yeux pour profiter du spectacle. Les bruits qu'on dessine, les odeurs harmonieuses, les brises caramélisées, tout m'avait semblé plus réel. Je me sentais vivante, électrique. J'appartenais à ces sons, à ces vents.
Je n'étais que ville.
Je devais rentrer rapidement, car je travaillais tôt le lendemain matin et la température commençait déjà à chuter sans que j'aie eu la chance de diner.

VOUS LISEZ
Paradoxe: la ville-bâtisse | ✔
Short StoryUne habitante comblée de Paradoxe voit son monde basculer lorsqu'elle assiste à un discours de propagande visant le départ des habitants vers l'extérieur des villes. Parsemée de poésie, cette nouvelle d'une dizaine de pages est une réflexion se rap...