Chapitre 4

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Je me réveillai en sueur, au milieu de mon lit, sans dessus-dessous. Les coussins avaient été jetés par terre et la couverture pendouillait sur le côté. Je ramassai un oreiller pour y enfoncer ma tête dans un râle de désespoir. Le souvenir d'une ville contaminée par la Peste Noire me revint. Les barbiers-chirurgiens s'occupaient des corps noircis par la maladie. Les portes, barricadées de l'extérieur, arboraient une croix rouge pour cloitrer les pestiférés dans leur maison. Une épaisse fumée sombre s'envolait là où les morts brûlaient, empêchant leur âme de trouver le repos éternel pour ces croyants.

Cela faisait quatre nuits que je ne cessais de faire ces cauchemars. Quatre jours que ce rendez- vous hantait mon esprit. Ne pouvant tenir en place une seconde de plus, je fuis la solitude qui ne laissait aucun répit à mes pensées.

Lorsque je me présentai à la boutique à une heure aussi matinale, Monsieur Rossi arborait le même petit sourire en coin que ces derniers jours. Il recollait soigneusement les morceaux d'une fleurs de lotus ornant la porte d'un placard napoléonien, l'odeur familière de la colle à bois apaisant mes nerfs à vif.

- Si vous dîtes quoi que ce soit, je ne réponds plus de mes actes, anticipai-je en pinçant l'arrête de mon nez en trompette.

Mais il n'en fit qu'à sa tête comme les quatre autres matins.

-Tu sais, nous ne sommes plus en 39-45, mais au XXIème siècle. La technologie fait des merveilles de nos jours.

- Il est impossible de voyager dans le temps, on n'est pas dans un film voyons ! J'espérais un peu de soutien de votre part... m'énervai-je ma voix déraillant dans les aigus.

Il entretenait un magnifique vase chinois en ce moment. Alors qu'il façonnait les morceaux d'une hanse cassée, il partit dans son monologue habituel.

-Je ne suis pas d'accord avec toi. Les hommes vont sur la Lune, bientôt sur Mars. Les voitures sont autonomes dans la conduite et des robots remplacent le travail de l'homme. Les chercheurs ont même trouvé le moyen de cloner les êtres vivants grâce aux cellules souches des nourrissons. Voyager dans le temps n'est qu'une avancée de plus, et une routine dans un futur lointain.

-Ça n'a pas de sens, cela aurait été rendu public !
Dans un mouvement de lassitude, je heurtai ma tasse qui se renversa sur le torchon. Un nouveau de taché.

-Peut-être n'est-ce que le début d'une nouvelle ère. D'ici un an ou plus, cette nouvelle emplira les journaux et chacun voudra faire tester son ADN. Imagine si je pouvais voyager dans le passer pour revoir ma douce Josette ? Bien que ce ne soit sûrement pas le but de leur recherche...

Je rouspétai dans ma barbe et m'installai à même le sol devant la table basse. Mes bouquins sur la Révolution étaient étalés, pourtant il m'était toujours impossible d'écrire ne serait-ce qu'un mot. Mon esprit avait le mince espoir à cause de Monsieur Rossi qu'une aventure me tende les bras. Le bout de mon crayon tapotait l'acajou au rythme de mes pensées. Et pour la première fois, le regard perdu sur mes livres, je m'autorisai à imaginer ce que cela serait d'arpenter le XVIIIème siècle. Porterais-je une de ces magnifiques robes bouffantes? Comprendrais-je l'ancien français? Arpenterais-je en courant les longs couloirs d'un château?

- Pourquoi grommèles-tu ainsi ? Questionna le propriétaire du « Rossignol » en passant derrière moi.

Dans un sursaut, je sorti de ma torpeur et haussai les épaules. - Je réfléchissais simplement à mon mémoire.

- Quelle mauvaise foi ! Mais soit. J'ai une dernière question pour toi Elia, ensuite je ne t'en parlerai plus jamais.

Désormais Monsieur Rossi avait toute mon attention.

- De quoi as-tu peur ?

- Comment ça ?

- Pourquoi n'essayes-tu pas ? Ce lieu pourrait te surprendre et qui sait... te faire vivre la plus fantastique des aventures.

- Monsieur Rossi... pour répondre à votre question, c'est toute cette histoire qui me fait peur. C'est tout simplement impossible ! Et si c'est possible, quelles sont les conséquences derrière tout cela?

Il arrêta de mélanger sa mixture et vint prendre mon visage entre ses doigts tachetés. Son front déjà ridé se plissa encore plus dans une expression de bienveillance pure qui toucha mon âme.

- Ne laisse jamais la peur prendre les décisions à ta place, jamais tu m'entends ! Ni la rationalité. Il y a une grande différence entre « vivre » et « se sentir vivant ». Elia, va à Versailles où tu le regretteras un jour.

Jusqu'à la fin de la journée, je ne pus me concentrer sur autre chose. C'était peine perdue. Ses paroles tournaient en boucle dans ma tête pour engendrer des dizaines d'hypothèses. Des dizaines d'espoirs. Et une fois dans mon lit, seule au milieu des ténèbres, je pris la décision qui m'empêcha de rejoindre Morphée de tout le reste de la nuit.

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