Allongé sur mon lit, les bras derrière la tête, je ferme les paupières. Je profite d'un rare moment de paix, attentif aux sons alentours. J'entends des gens se déplacer dans les couloirs. Je suis capable de distinguer les hommes armés, dont la cadence est rythmée par des bruits de métaux qui s'entrechoquent, des simples serviteurs aux pas plus légers et pressé. Je perçois des voix. Certaines dont je suis capable de comprendre le langage, d'autres, que je ne comprends pas mais qui me sont familières.
Voilà plusieurs jours que je n'ai pas revu Capuccine. Plusieurs jours que je n'ai pas entendu le son de sa voix, que je n'ai plus observé les mimiques de son visage. J'en suis plusieurs fois venu à me demander ce qu'elle pouvait bien être en train de faire ou de dire. Ce qu'elle pourrait bien me venir me raconter de nouveau ce jour-là. Par ses visites régulières elle avait trouvé le moyen de s'implanter dans mon quotidien. Sans doute s'en est-elle extirpée tout aussi furtivement.
Elle n'est pas revenue. Je craignais des représailles quant à mon comportement à son égard, étant donné son statut privilégié, mais jusqu'à maintenant, tout va relativement bien pour moi. Ce que je trouve étrange. Je doute qu'un simple gladiateur, aussi populaire soit-il, puisse impunément lever la main sur la princesse impériale. Je reste sur mes gardes.
De plus, je trouve cette journée bien trop calme. Pas de combat. Pas d'entrainement. Les Maîtres m'ont « cordialement » suggéré de reprendre des forces. Les Maîtres n'accordent pas de faveurs. Ils ont toujours quelque chose derrière la tête. Ils font toujours passer leurs propres intérêts en premier. Il se trame donc quelque chose. Je ne peux qu'attendre de voir quoi.
Je me redresse, et pose mes pieds sur le sol pour m'assoir sur le bord du lit. Les bruits de pas dans le couloir ont cessés. Je ne les entends plus. Un grand silence les remplace. Une angoisse naît au creux de mon estomac. Je sais qu'il est en train de se passer quelque chose, et je n'aime pas ça. Au loin, encore ténus, je perçois des sons, de plus en plus forts. Signe qu'ils se rapprochent. Je les identifie comme provenant d'armures. Pas une, plusieurs. Je ne saurais pas dire combien, mais au moins trois différentes au vu du boucan qu'elles produisent.
Dans mon esprit, il ne fait aucun doute. Ils viennent pour moi. Quelques secondes s'écoulent avant que quelqu'un ne frappe à la porte. Trois fois, exactement. Tout de suite, je suis piqué par la curiosité, mais aussi beaucoup plus méfiant. Je n'ai aucune envie d'aller ouvrir. Aucune envie de découvrir combien d'adversaires me sauteront à la gorge, telle une bande de loups. Il n'y a pas pire que les animaux biens nourris. Ils ne chassent pas la faim au ventre. Ils s'amusent de voir leurs proies tenter de leur échapper.
Les visiteurs s'impatientent face à mon hésitation. Ils frappent une fois encore, plus lentement et avec plus de force. Au cas où je n'aurais pas entendu la première fois. Je laisse échapper un soupir en me remettant sur mes jambes. Je marche jusqu'à la porte et effectue quelques étirements de mes principales articulations, juste au cas où.
J'abaisse la poignée et je l'ouvre partiellement, afin d'entrevoir mes potentiels opposants sans trop me dévoiler.
Un homme masqué. Un Maître. Accompagné d'un soldat à l'armure chatoyante. Je n'en avais jamais vue jusqu'alors, d'aussi finement sculptée. Je comprends tout de suite qu'il doit être un personnage important, et qu'il va se passer quelque chose. Je ne vois personne d'autre. Ais-je surestimé le nombre d'arrivants ?
- Ouvre, ordonne le Maître.
Je m'exécute sans réfléchir. Je colle mon dos contre le mur et je regarde le sol, comme je l'ai appris. La soumission est un élément important si l'on veut survivre dans la Cage. Je sais déjà qu'un combat va commencer. Mais dans ce genre-là, je n'ai que très peu d'expérience. Je le sais, c'est perdu d'avance.
Je tente de lire dans les déplacements des deux hommes afin d'en apprendre plus sur leurs identités respectives. Je reconnais la manière de boiter si particulière de l'homme masqué. C'est lui qui me conduit toujours dans la Cage. C'est lui qui se charge de mes contrats. Il est un peu comme mon référent.
La démarche de l'autre me suggère un port altier, quoique alourdie par l'amure. Sûrement un noble. Un genre de noble qui m'est étranger. Je suis inquiet. Cela dit, j'ai l'impression qu'il y a beaucoup d'énergumènes de cette caste dans mon entourage depuis peu... Mais lui, il a quelque chose de différent.
Sa manière de poser sa main sur le pommeau de son épée, il dégage une assurance certaine. Je sens que lui aussi m'observe, même si je ne peux pas voir son visage. J'en suis frustré, mais je ne bouge pas.
- C'est ça le « Master Sword » ? Je le trouvais plus grand depuis la tribune ! s'exclama l'inconnu en ricanant.
Je devine sans mal au vu de la largeur de ses pieds qu'il est massif. Je doute qu'il soit souvent impressionné par la carrure de qui que ce soit. Je le vois venir, son petit jeu. Il cherche à me provoquer.
- Il est donc mage élémentaire le fétu de paille ?
- Non, il est pyromancien, corrigea le Maître. Inspectez-le si vous le souhaitez.
La montagne ne se fait pas prier. Sa grande main gantée agrippe ma mâchoire et me force à relever la tête. J'évite son regard tandis qu'il procède à cet examen auquel je suis habitué, mais que je ne peux m'empêcher de détester. Il inspecte mes yeux, puis s'apprête à ouvrir ma bouche pour étudier mes dents, mais je le devance et je l'ouvre en grand. Je suis quasiment sûr qu'il aurait pu me la déboîter sans y prêter attention.
- Déshabille-toi ensuite, ordonne le Maître.
L'homme en armure relâche mon visage douloureux puis j'obéis. Je suis traité comme une marchandise. Comme un objet dénue de sentiments ou même de dignité. J'ai beau avoir pratiqué ce rituel une bonne centaine de fois, je ne suis toujours pas accoutumé à cette humiliation. Celle d'être mis à nu, jugé, touché, observé, manipulé. Je serre les dents. Je les entends grincer dans ma bouche.
L'examen terminé, la montagne se tourne vers le Maître.
- Je veux ce gringalet prêt pour ce soir c'est compris ? C'est lui qu'ILS veulent voir, aucune entourloupe. Sinon, c'est votre tête que je leur rapporterai.
C'est alors que le Maître s'incline respectueusement devant l'autre. Je n'ai jamais vu un Maître témoigner le moindre respect à qui que ce soit, pas même à un autre Maître.
- Comme il vous siéra. Ce soir sans faute Commandant Venceslas.
Le « commandant Venceslas » passe la porte et disparaît dans les couloirs dans un bruit de plaques d'amures qui s'entrechoquent.
Il vient de se passer quelque chose que je n'aurais jamais cru possible. Un Maître s'est incliné. Face à un étranger. Comment cela a-t-il bien pu arriver ? J'ai toujours pensé qu'ils étaient doués de tous les pouvoirs. J'ai toujours pensé qu'ils étaient l'autorité suprême. Me trompais-je ? Je ne comprends pas. Sont-ils soumis à une puissance encore supérieure à la leur ?
A bien y penser, cela n'a rien de surprenant. Ma méconnaissance est tout à fait légitime. Je n'ai jamais rien connu d'autre que la Cage. Je ne suis d'ailleurs, pas beaucoup plus avancé. Tout ce que je sais c'est que ce « commandant Venceslas » est un élément important.
- Rhabille-toi, et en vitesse. Puis tu me suivras, nous avons des choses à faire pour te préparer à ce soir.
J'étais si étonné que j'ai failli oublier. Me préparer pour ce soir. Un combat ? Contre qui ? Pour qui ? La somme devait être faramineuse pour avoir laissé le commandant m'examiner au préalable. J'obtempère et remet mes vêtements, puis emboîte le pas du Maître, m'enfonçant dans les couloirs vers une destination inconnue.
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1 000 ans dans la Cage
Ficción General"1000 ans dans la Cage" parle de la vie d'un gladiateur un peu spécial, elle est donc un peu violente. Âmes sensibles s'abstenir ! Enjoy :-)