J'étais chamboulé. Et peut-être pas dans le mauvais sens du terme, même si Raf m'avait lâché comme un sac devant la librairie, avant de repartir en trombe. Incapable de dormir, j'ouvris la baie vitrée côté océan. Je m'assis sur la chaise en teck, face aux flots sombres, la main posée sur la petite table ronde. Les lampadaires étaient trop éloignés de l'eau pour que je voie les crêtes des vagues.
Je sortis mon téléphone de ma poche de jean et je tapai Raf, Californie, dans la barre de recherches. À ma grande surprise, j'eus tout un tas de réponses. Le premier site que je consultai m'indiqua qu'il était arrivé récemment dans le Street Art et pourtant, il s'était déjà imposé comme l'un des plus grands graffeurs actuels. Ses œuvres figuraient déjà parmi les classiques, aux côtés d'Above, le californien de San Francisco, Saber à L.A et Curtis Kulig à New York. J'appris que le plus connu des graffeurs, et dont l'identité demeurait elle aussi secrète, se nommait Bansky.
Raf possédait un style Wild, et j'allai vérifier ce que ça signifiait : complexe. Les personnes ne connaissant rien au graff ne pouvaient pas en déchiffrer les lettres ou les messages. Graff venait du mot graffiti, d'origine italienne, et désignait autrefois des inscriptions non autorisées ou revendicatrices. Les deux allant souvent de pair.
Les masterpieces de Raf (ses chefs-d'œuvre ou ce qui le caractérisait) avaient souvent pour thème l'océan et les créatures marines. Ou celles pouvant déployer leurs ailes. Il excellait dans les différentes nuances de bleu et de vert. Mais il ne dédaignait pas les sujets d'actualité brûlants dans de grandes fresques, comme par exemple les violences policières contre les hommes noirs.
À l'instar de nombreux graffeurs, Raf ne dévoilait ni son visage ni son identité. Mais contrairement à beaucoup d'autres, il n'avait jamais parlé à la presse, même sous couvert d'anonymat. Il n'existait donc aucune photo de lui, même cagoulé. Il avait accepté via un réseau social des commandes de mairies de L.A et des alentours afin d'embellir des lieux. Il avait même participé à un Hall of Fame (spot réunissant les plus grands graffeurs) à condition de venir seul et de nuit réaliser sa partie.
En observant les photos de quelques-unes de ses œuvres, je trouvai qu'il était effectivement talentueux. Avec ce truc indéfinissable qui émeut, qui captive et reste en nous. Comme moi, il avait des mondes intérieurs puissants. Qu'il retranscrivait et qui transfiguraient les murs, les friches et les palissades. Je l'imaginai peindre de nuit une bouche d'égout, une borne d'incendie ou le mur d'un très chic établissement, au risque de se faire prendre en flag. Je ressentis presque le frisson, la liberté enivrante de la solitude nocturne, l'adrénaline qui rendait sa vie plus intense.
Son imaginaire incroyable et ses colères disproportionnées de tout à l'heure me firent penser que Raf était un hypersensible, lui aussi. D'un autre genre que le mien. Il était sur le fil, il avait été énervé à l'idée de ne pas créer, comme j'étais sur le fil quand je ne pouvais pas lire ni coucher sur un papier un poème, ni être aimé ou reconnu pour ce que je pouvais valoir.
J'eus beau chercher une heure de plus, je ne découvris rien de plus que ce que Raf laissait volontairement derrière lui. Peut-être que seuls les cinq tagueurs et moi étions au courant qu'il possédait une vieille Jeep et qu'il avait graffé son propre sweat. Peut-être que j'étais le seul à avoir remarqué ses yeux de glace. Et j'étais sûrement le seul à savoir qu'il portait un tatouage au poignet, un crâne stylisé mais barré.
Pourquoi l'avoir fait barrer ? Est-ce qu'il n'en voulait plus ? Certains tatoueurs excellaient pourtant dans l'art de transformer un tatouage indésirable. À moins qu'il veuille le garder et que le barrer signifie quelque chose. Mon cerveau était en ébullition. Ça galopait, ça volait dans ma tête, vers mille hypothèses ou presque.
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Avec toi, le temps court autrement, roman édité, 5 chapitres disponibles
RomanceKerrigan Matthews. Son sourire irrésistible cache ses fêlures et son hypersensibilité sensorielle et mentale. À vingt-quatre ans, il voit l'opportunité de changer de vie. Il s'agit d'aider sa tante, désormais veuve, à tenir sa petite librairie indé...