J'avais bien dormi. Mes rêves avaient été peuplés d'animaux aquatiques crées par un artiste de Street art mystérieux, dont le regard d'acier pouvait se faire tendre. Un artiste à fleur de peau, à vif, sur le fil, mais qui avait pour la première fois accepté une personne auprès de lui pendant qu'il travaillait. Sa griffe de félin sur le mur s'était rétractée, pour qu'il ne reste que le velours de sa signature. Il m'avait offert une cagoule pour me protéger des vapeurs nocives de ses aérosols. Il m'avait de nouveau raccompagné en jeep, et plus doucement que la veille.
Je me levai heureux, peut-être, et j'eus envie de manger tranquillement les céréales achetées la veille avec du lait, pendant les courses effectuées avec tante Faith. Assis devant la petite table en teck de ma terrasse. Avec comme panorama l'océan d'un turquoise profond, qui moussait sur le sable. Celui qui inspirait tant Raf. Il était sans doute né sur la côte ou à Santa Amalia. Ou il y vivait. Ou il n'en était pas loin.
Je me remis debout le temps d'aller chercher l'intrigant carnet de Colin Mason. C'était décidé, je ne dirais rien à ma tante pour le moment, pas avant d'avoir exploré le monde de cet homme et de savoir qui il était.
J'étais soucieux de ne jamais causer de tort à qui que ce soit. Je n'en créais à personne en lisant le carnet sans en parler. Il aurait pu rester au fond du tiroir que ça n'aurait rien changé. Tant que j'habiterais ici, il n'y aurait personne d'autre pour tomber dessus.
Je m'empêchai d'être trop enthousiaste. S'il s'agissait du bon Colin Mason, il avait peut-être écrit des évènements ou des situations que tout le monde savait déjà à Hollywood ou dans les tabloïds, ainsi que je l'avais déjà craint la veille.
Avril 1987, Santa Amalia, Californie
La vie n'est pas comme dans les livres. Elle ne nous améliore pas. Elle nous fait devenir juste ce qu'il faut pour éviter les coups des autres.
En arrivant en Californie pour devenir acteur et en prenant pour pseudo Colin Mason, j'ai bien l'intention de ne jamais l'oublier afin de réussir ma carrière. Je n'ai peut-être que dix-huit ans mais je sais ce que je veux et ce que je dois cacher.
Je ne suis pas idiot. Je sais qu'il est vain et inutile de lutter contre nos désirs. Les sermons familiaux ou ceux du prêtre à l'église le dimanche n'ont jamais eu d'effet sur ma nature. Mais elle ne doit absolument pas être découverte. Je refuse de voir mon futur exploser comme un appât en argile lors d'un exercice de tir. Tu t'envoles à toute allure et deux secondes plus tard, tu n'es plus rien, en morceaux sur le sol. Hors de question que ça m'arrive de nouveau.
J'ai encore en mémoire les coups de ceinture de mon padre, Dios Mio. Ceux que j'ai reçus le jour où il m'a surpris dans la grange avec Darryl Hebert, le fils de son patron, alors que j'étais en train de fourrer ma langue dans sa bouche.
Darryl a été envoyé en pensionnat. Avant de partir, il m'a laissé un cadeau d'au revoir dans notre cachette, près du box du cheval Tornade. Son Walkman Sony gris. Quand je l'ai pris, j'ai senti que les oreillettes en mousse du casque avaient encore son odeur. Darryl m'a aussi donné les cassettes qu'on lui aurait confisquées là-bas. Celles qui renferment nos chansons préférées, enregistrées dès qu'elles passaient à la radio. Je me souviens de notre frénésie pour appuyer au bon moment, juste après la présentation, pour éviter les paroles de l'animateur.
Mais tout ça, c'est fini. En me tirant du ranch, j'ai emporté avec moi le Walkman et les cassettes mais je n'arrive plus à les écouter. Je ne veux plus les écouter, ni voir l'écriture ronde de Darryl dessus.
Personne ne saura donc jamais à Hollywood que je préfère les garçons. J'écris les mots et les maux de mon âme dans ce carnet parce qu'il faut bien que mon sentiment d'injustice, ma frustration de ne pas pouvoir être acteur et aimer librement au grand jour, explose quelque part. Ce sera ici, dans ce carnet que j'ai acheté chez mon patron, dans la librairie du dessous. Je compte écrire le soir après mon boulot ou entre deux castings à L.A.
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Avec toi, le temps court autrement, roman édité, 5 chapitres disponibles
RomanceKerrigan Matthews. Son sourire irrésistible cache ses fêlures et son hypersensibilité sensorielle et mentale. À vingt-quatre ans, il voit l'opportunité de changer de vie. Il s'agit d'aider sa tante, désormais veuve, à tenir sa petite librairie indé...