Cette nuit-là, je rêvai que je tombais dans l'océan en m'enfuyant, et qu'une eau boueuse entrait dans ma bouche et obstruait ma gorge. Ma vue. Tout. Plus d'horizon, plus de vie, jusqu'à ce que je me réveille d'un coup, le cœur battant avec frénésie.
Je regardai autour de moi. J'étais dans ma chambre. La lumière du soleil passait sous le store. Je me levai, et j'ouvris la baie vitrée à l'arrière et même celle de devant. Je souhaitais voir des gens qui marchaient, des gens ayant une vie, pour me rassurer sur la mienne.
En dépit des deux secrets que je détenais. Ils étaient lourds à porter mais puisqu'il le fallait, même ma tante resterait dans l'ignorance pour l'instant. Le temps d'y voir plus clair. Quelle nouvelle vie. Tout avait dérapé si vite. Si fort. Mais je n'allais pas fuir de nouveau. Et où irais-je, cette fois ? Je m'attachais à ma tante. J'avais besoin d'elle pour me remettre d'aplomb. Pour être enfin celui que j'étais vraiment.
Je me préparai de quoi faire un petit-déjeuner et j'allai prendre le manuscrit pour me calmer, être dans une autre bulle que celle du Street Art de Raf, celle de la vérité de son père. C'était un véritable journal intime, ça ne faisait plus aucun doute. Qui le révélait et révèlerait ce qui avait pu pousser le père contre le fils. J'appréhendais la suite que j'allais lire tout en désirant la connaître. J'avalai une bouchée de céréales. Petit bonheur. Le temps de penser à autre chose qu'à Raf et ses yeux bleu glacé ou aux secrets dont j'étais le gardien.
Juin 1989, Laurel Canyon, Los Angeles, Californie
Hier, j'ai assisté à la fête donnée pour la sortie du premier film dont j'ai le rôle principal masculin. Une fête qui était aussi et surtout pour les autres acteurs et le réalisateur, tous plus expérimentés que moi. Néanmoins les critiques et le producteur sont contents de ma prestation, alors j'étais aussi le roi de la soirée. J'ai tout fait pour en arriver là et il me reste cependant de nombreuses marches à gravir, pour assurer sur le long terme ma carrière qui décolle.
Le Laurel Canyon des artistes défoncés des années 60 est en train de changer. C'est de plus en plus riche, de plus en plus luxueux, comme en témoigne la chambre où je suis installé et où j'écris en ce moment, assis sur mon lit en maillot de bain. Les collines, les palmiers, les yuccas et les eucalyptus qui ont fait de cet endroit un lieu unique, dont j'avais souvent vu des photos dans de vieux magazines de musique, sont toujours là. Mais il ne s'agit plus des mêmes drogues, ni de libération sexuelle. Il y a ce foutu Sida, maintenant. Est-ce que j'arrive après les meilleurs trips ? Peut-être. Ou pas. Car j'ai fait une rencontre.
Hier soir, j'étais sollicité et détendu, dans ma veste à épaulettes rose pâle aux manches retroussées. Je porte encore la teinture blonde du film, qui tranche avec mes yeux noirs. C'est pour les photos de la promo, qu'elles soient raccord avec le film.
La musique sortait des enceintes. Je me suis éloigné de la piscine et je suis entré dans la maison où je loge actuellement pour faire passer la tequila avec du jus de fruits. Juste au moment où débutaient les premières notes de I Just died in your arms tonight, dans une reprise plutôt bien faite de Cutting Crew.
C'est devenu notre chanson, à lui et à moi. Notre lien. La musique de notre cœur. Quand je joue, mon rôle m'emporte loin. Mais là, je ne jouais pas et lui non plus. Et j'allais encore plus loin. Je me reflétais dans le miroir du fond de la salle à manger, et il me fixait dans la glace. S'il y avait bien un jeu de miroirs, le reste en revanche était réel.
Il était irrésistible. Des cheveux blond pâle, et des yeux vairons renversants. La femme qu'on lui avait imposée se pendait à son bras mais elle a fini par ne plus exister. Je ne lui en voulais pas à elle, j'en voulais à ce monde qui m'empêchait d'aller prendre le bras de celui qui avait tout pris de moi, déjà.
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Avec toi, le temps court autrement, roman édité, 5 chapitres disponibles
RomanceKerrigan Matthews. Son sourire irrésistible cache ses fêlures et son hypersensibilité sensorielle et mentale. À vingt-quatre ans, il voit l'opportunité de changer de vie. Il s'agit d'aider sa tante, désormais veuve, à tenir sa petite librairie indé...