Nous regardâmes en silence nos matcha latte pour ne pas nous regarder, Raf et moi. J'étais étonné qu'il ait pris la même chose que moi, alors qu'il ne paraissait pas du genre à faire comme les autres. Pas Raf le graffeur. Quand il y goûta, je compris à son expression qu'il aimait ce thé lui aussi. Ça me faisait plaisir de découvrir nos points communs, même les plus simples.
Ses cheveux noirs tombaient artistiquement sur son front et ses yeux baissés me montraient l'épaisseur de ses cils, qui ombraient ses joues dans le café ensoleillé. Je me sentis rougir jusqu'à la racine des cheveux, à l'idée de me faire choper à le regarder d'une façon aussi ... intense. Monsieur Sourire fou de monsieur Iceberg, c'était une image assez terrible.
— J'ai envie de me fumer un petit joint, après, finit-il par dire avec un petit rire nerveux. Pour atténuer certains stimuli, certaines pensées, tu vois ?
— Je vois. Mais tu sais, c'est juste impossible de les étouffer. Tu les empêches juste de s'exprimer mais ils sont là, et un jour, il faut qu'ils sortent à tout prix. C'est ce qui m'est arrivé.
— Qu'est-ce qui s'est passé exactement ?
— Si je te le dis, tu répondras à l'une de mes questions ? m'enhardis-je, de nouveau cramoisi.
— OK, accepta-t-il.
— Mon père a toujours eu un truc à me reprocher, et a toujours pensé que j'étais un incapable, comparé à ma sœur, la parfaite Kiara, commençai-je. Il devait sentir une ou plusieurs choses chez moi qui ne lui plaisaient pas, et je me retenais depuis des années. Au début de l'été, une partie de ce que je suis est sortie, à table. Je leur ai dit que j'étais gay, dévoilai-je, tout rouge. C'était pire après, ma famille me parlait encore moins. Mais quand c'est devenu intenable, et que tante Faith a appelé par hasard pour avoir de l'aide à la librairie, j'ai sauté sur l'occasion. Au côté négatif correspond toujours du positif.
— Wow, quelle bande de nuls, dit Raf, sans faire de commentaire sur ma sexualité. J'espère que je trouverai moi aussi le côté positif de ma situation actuelle.
— Tu l'as, affirmai-je. Le graff.
Raf me fixa un bref instant, l'ai grave, puis il hocha la tête.
— C'était quoi, ta question ? me rappela-t-il, honnête.
— Pourquoi tu as un crâne barré sur ton poignet ?
— Pourquoi il est barré ou pourquoi il est visible, sur mon poignet ?
— Les deux ?
— Ce qui nous fait deux questions, fit-il observer, et une lueur d'amusement passa dans ses yeux si clairs.
— Mais c'est sur le même sujet, me défendis-je.
— Petit malin. Le crâne est barré parce qu'il me représente et que j'ai parfois l'impression de ne pas exister comme je le voudrais pour mon père, expliqua Raf. Je l'ai fait faire sur le poignet pour le voir en permanence, et pour que lui aussi le voie. Tu vas me prendre pour un maso ?
— Juste quelqu'un qui, comme moi, veut se faire entendre, et le rappeler tant que ce n'est pas fait, déclarai-je sans oser demander des détails sur ce que son père exigeait de lui.
— On sort et on passe par le parc ? proposa-t-il en repoussant sa chaise.
— Pour fumer ton joint ?
— Pas dans le parc, on n'est pas à Frisco, sur les pelouses d'Alamo Square, déclara-t-il, et il eut de nouveau cette lueur amusée dans le regard. On va juste le traverser et je pourrais te montrer le manoir où je me suis réfugié.
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Avec toi, le temps court autrement, roman édité, 5 chapitres disponibles
RomanceKerrigan Matthews. Son sourire irrésistible cache ses fêlures et son hypersensibilité sensorielle et mentale. À vingt-quatre ans, il voit l'opportunité de changer de vie. Il s'agit d'aider sa tante, désormais veuve, à tenir sa petite librairie indé...