"Rencontre" (Pope)

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Mon dieu.

Jamais je n'avais vécu de dîner aussi tendu.

On m'avait prévenu que rencontrer sa belle famille pouvait être une véritable épreuve mais je crois que cette soirée battait des records.

Je me sentais mal à l'aise, jugée, enchaînant les faux pas, pas à ma place...

Je m'éclaircis la gorge et me forçai à ôter les yeux de l'assiette devant moi où je les avais gardé plongés depuis plusieurs minutes déjà. La tourte aux champignons -je détestais les champignons, comble de l'ironie- n'était pas mon refuge personnel après tout. Un peu de cran.

Le silence était devenu insupportable, mais ce n'était à mon sens pas franchement mon rôle de le briser.

Bon sang, pourquoi n'étais-je pas le genre de fille capable de passer au dessus de ces premières entrevues difficiles, d'être naturelle et de bonne compagnie... Pourquoi étais-je juste paralysée par l'envie de plaire et la peur de décevoir?

Mon copain, Pope, choisi ce moment pour embrayer sur un sujet susceptible de me mettre en valeur aux yeux de ses géniteurs selon lui.

"Je vous ai dit qu'Eloa fait partie d'une association qui aide à la protection animale sur l'île?"

Allons bon. Je détestais cette manière de déblatérer tout ce qui était potentiellement aimable chez moi, comme si je devais présenter mon CV et convaincre qui que ce soit de ma valeur.

Bon c'était de ma faute. Je n'avais qu'à avoir plus confiance en moi. Mais ce genre de choses se travaillait sur le long terme.

Pope avait su au quotidien de notre relation en pleine floraison me rassurer, me montrer en quoi il était possible de m'apprécier réellement, tout ce que j'avais à offrir au monde.

Mais je persistais à peiner à y croire.

Surtout quand il était question de conquérir le cœur de ceux qui comptaient le plus pour lui: ses parents.

J'avais déjà essuyés plusieurs échecs ce soir.

La question -une des premières- de sa mère quant à mon niveau scolaire n'avait pas franchement ouvert le bal avec brio. Si Pope avait tout de l'élève brillant promis à un futur académique irréprochable, je ne menais de mon côté pas ma barque avec la même facilité dans les marécages de la scolarité; et même si j'étais loin d'être une cancre et que je parvenais à croire de temps à autre que je disposais d'une certaine forme d'intelligence, je m'étais récemment avoué à moi-même que l'étiquette de grosse tête que portait involontairement mon copain m'impressionnait.

Je n'avais perçu aucun jugement flagrant de la part de ses parents mais tout était dans le ton, les mimiques, les non-dits.

Je savais que je ne me faisais pas de film. Quand on se sent bien, on se sent bien. Quand ce n'est pas le cas, idem. Les sensations ne nous trompent pas.

Puis son père m'avait questionnée sur le travail de mes parents, grand classique s'il en est, et là encore j'avais dit la stricte vérité, tout en hésitant l'espace d'un instant à balancer une profession dont je savais qu'ils la mépriseraient et la jugeraient indigne, juste pour voir.

Je ne sais pas pourquoi je caressais cette idée de ruer dans les brancards, de jouer la carte de la provocation; après tout c'était l'image opposée que je cherchais à renvoyer. N'empêche. Je devais contenir ces pulsions immatures.

J'aurais adoré assister au dîner en spectatrice et laisser les parents parler à leur fils, quitte à être exclue de la conversation, mais ils s'évertuaient à ramener l'attention à moi comme si j'étais la curiosité de la soirée, ce qui en un sens devait être le cas. C'était pure politesse de leur part mais je sentais mon appréhension bouillonner à chaque question directe qui m'était adressée.

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