Trouble, Coldplay
Narciso
Luciano s'active devant moi, dans un silence de mort, les mains plongées dans le corps de Tyra. Il agit par automatisme avec une précision à faire pâlir les meilleurs chirurgiens. Il relève de temps à autre son regard en direction du mien mais je l'ignore du mieux possible. Je sens ses yeux scrutateurs m'analyser dans le moindre détail pour tenter de comprendre ce qui me passe par la tête. S'il parvient à le découvrir, je veux bien qu'il me raconte ce qu'il a compris. Je ne sais moi-même pas quoi penser de la situation.
Le coin de meuble sur lequel je suis installé commence à devenir inconfortable. J'y suis assis depuis deux longues heures me semble-t-il. Mais je retiens mes plaintes entre mes dents. Je n'ai pas le droit de me plaindre alors que Luciano doit rester debout de son côté pour essayer de réparer les dégâts qu'a subi le corps de ma femme.
Une brusque bouffée de haine surgit et m'enveloppe entièrement mais je me contiens autant que possible pour ne rien laisser paraître. Seuls mes mains se serrant convulsivement pour tempérer cette bouffée permettent de déceler ma nervosité.
Un nouveau coup d'œil de Luciano, lancé par dessous ses cils et son sourire moqueur finissent par avoir raison de ma patience. Je me relève d'un bond, quittant le meuble désagréable pour traverser la pièce de long en large, comme un fauve en cage. Une tension électrique s'est emparée de l'atmosphère qui se fait de plus en plus pesante.
- Tu devrais sortir Narciso...
La voix de Luciano fait voler en éclat le silence étouffant dont était imprégnée la pièce. Je le fusille du regard en estimant que mon air assassin suffit comme réponse. Il n'a pas à se mêler de ça, ma femme se retrouve sur une table d'opération et, bien qu'elle ne me cause que des problèmes depuis son arrivée, je me sens habité par un devoir, veiller sur elle alors qu'elle est aux prises avec cet état de vulnérabilité. De toute façon, si je ne reste pas avec Luciano, qui le fera ? Mon ami est un éternel enfant, je le sais capable d'inventer une nouvelle bêtise à faire subir à Tyra rien que pour me faire chier. Ils feraient la paire ces deux là.
- Tu me déconcentres, précise-t-il dans un sourire amusé.
Un profond soupir s'échappe d'entre mes lèvres entrouvertes. Il ment. Et foutrement mal en plus ! Mais son mensonge permet au moins à mon cerveau de se détourner du corps inanimé de Tyra.
- Je ne te déconcentre pas stronzo ! m'énervé-je.
- Si, renchérit-il avec son fameux sourire en coin capable de venir à bout du plus calme des hommes.
- Vaffanculo !
Il éclate d'un rire franc qui emplit la pièce et atténue la tension ambiante. Je lutte contre moi-même pour empêcher mes muscles de se tendre et former un mince sourire.
- Moi aussi je t'aime, mon amour, susurre-t-il.
Je lève les yeux au ciel et abandonne la bataille menée contre mon propre visage. Mes lèvres s'étirent pour former un minuscule sourire amusé. Mais il n'échappe pas au regard perçant de Luciano qui pousse un cri de joie en sautillant, avant de se rappeler que c'est une mauvaise idée d'agiter le scalpel dans sa main aussi près de Tyra, et de se calmer. Mais il ne se départit pas de air victorieux et ses yeux semblent me dire "Me remercie surtout pas, connard".
Avec minutie, Luciano entreprend de recoudre une des plaies dont est couvert le corps de Tyra. Il vient d'en extraire une balle qu'il a lâché dans un bol à côté de lui dans un tintement sinistre. L'aiguille traverse la chaire, rapprochant les bords de la plaie pour leur permettre de se ressouder. Mais les cicatrices subsisteront.
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Rose de Sang
RomanceDeux mafias. Un contrat. Chaque génération, la France doit livrer un héritier à l'Italie pour que la Cosa Nostra puisse en faire ce qu'elle souhaite. Depuis l'origine de ce contrat, aucun de ceux qui leurs ont été livrés n'a survécu. Tyra est la sui...
