Chapitre 6:

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C'est bon. J'ai décidé. Enfin, rien n'est décidé. 

_ Ziyao, viens avec moi, on va passer aux toilettes, avant de passer la douane. 

_ Mais j'y suis allée juste après l'atterrissage... 

Puis elle s'arrête. Elle a déchiffré mon regard. "Pose pas de questions, on y va pour discuter." Le petit génie acquiesce, et on s'en va toutes les deux. Je cherche un coin désert et tranquille : il est hors de question que quelqu'un entende cette conversation, même si c'est un couple de riches étrangers qui ne comprennent pas le chinois. 

Quand on trouve enfin (l'aéroport d'Istanbul est vraiment bondé ! Pire qu'à Shanghai, dans le pays le plus peuplé du monde, quand même !), je m'arrête et je m'agenouille devant Ziyao. 

_ Ecoute moi très attentivement : ce que je vais te dire est très important, et dangereux aussi. C'est un choix qui va dépendre de ton avenir. 

La petite me regarde gravement. Elle hoche la tête. Bien sûr qu'elle comprend. Je prends mon courage à deux mains et je me lance. 

_ J'ai un moyen de t'offrir une vie meilleure que celle qui t'attend à la sortie. Ces gens qui vont devenir tes parents, ça se voit comme le nez au milieu de la figure que ni toi ni eux ne veulent fonder une famille. Et je n'ai aucune envie d'avoir le malheur d'une enfant sur la conscience. J'ai bien réfléchi pendant le trajet et je ne vois qu'une solution. Ziyao, malgré le trajet... mouvementé que nous avons partagé, je me suis rendue compte de quelque chose. 

Une larme coule sur ma joue. Ben voilà. Je me suis jurée de ne pas laisser paraître mes sentiments... Elle me regarde toujours, sans un mot. Le petit monstre a perdu sa langue pourtant bien pendue. 

_ Je t'aime. Je n'ai jamais aimé personne de toute ma vie, à part mon père. Mais quand je te regarde, je vois la petite fille en moi qui n'a pas reçu grand chose. Et j'ai envie de te donner tout ce que je n'ai pas eu. Est-ce que tu...

Je sanglote. Cette phrase est certainement la plus dure que j'ai dite. 

_ Ça te dit de t'enfuir avec moi ? On s'en va toutes les deux, où tu veux, et on recommence une vie. On fonde une famille. 

Voilà. C'est dit. Tout dépend de sa réponse. Mais elle ne dit rien. Pourtant son regard a changé. Il y a dans ses deux flaques d'ébène de la surprise, du doute, de l'appréhension... Et de l'attendrissement. Je continue de parler, parce que le silence devient tendu. 

_ Je sais que c'est dangereux et qu'on ne saura pas où ça va nous mener. Mais on sera ensemble, et c'est ça qui compte. Je m'en doute bien que tu vas refuser et me prendre pour une folle, parce c'est illégal,et que ce sont tes parents quand même, mais je sais que si je pars sans toi, je vais le regretter et que tu vas me manquer toute ma vie. Bien sûr, cette décision te revient, mais moi, je suis bien décidée.

J'attends le verdict. C'est dur. Je pleure de plus belle. En voilà une "maman" qui donne l'exemple. Elle ne parle toujours pas. Bon, ça commence  à devenir un peu long quand même. 

Il n'y a rien pendant quelques secondes. Puis je sens deux petites mains prendre mes joues mouillées et un front se poser contre le mien. 

_ Oui, je veux bien, répond-t-elle dans un souffle. Je veux être avec toi. Tu seras ma maman. 

Je souris entre mes larmes. Je ris même. Je ne pensais pas qu'elle allait accepter. Je la serre dans mes bras et on sourit comme deux niaises. 

_ Hyang Zi...

Ce prénom m'échappe. Mon nom de famille et la première syllabe de celui qu'on lui a donné. "Bonne apparence". C'est juste parfait. Voilà la dernière étape de mon plan. 

Elle répond par "maman", ce qui me fait fondre le cœur. Nous restons quelques instants encore ainsi. 

Je finis par la déposer, à contrecœur, puis je ramasse ma valise et je lui raconte le plan. 

_ Alors. J'ai de quoi faire une fausse traduction de ton papier de voyage. Comme ça, je pourrais faire croire que je t'accompagne encore un vol, et dès qu'on arrive, on prend la poudre d'escampette. Ça te va ? 

Elle hoche la tête, confiante. Puis nous partons en direction de la douane et tombons sur... Lan Pi. Et merde. Il se dirige vers moi d'un pas mal assuré. Je place Zi derrière moi, par instinct (maternel ?). Ça ne fait que cinq minutes qu'on forme une famille, et déjà un couac. 

_ Hyang, je suis désolé, je vous ai écoutées tout à l'heure. 

C'est mort. Je fais me faire virer et je ne reverrai jamais la petite. Je soupire. C'est la seule chose que je peux faire : je me suis vidée de mes larmes à l'instant. Lan poursuit. 

_ Hyang, je te soutiens. Le patron ne te fait pas confiance, alors je peux te servir de couverture. Ne t'inquiète pas, tu pourras arriver à destination. Les prochains vols avec Air China sont Paris, Pékin ou Hawaii. Vous irez où ? 

Je n'en reviens tout simplement pas. Finalement, il n'est pas qu'un abruti sympa. Il est même super gentil. Enfin, si l'on peut qualifier une tentative d'enlèvement d'enfant pour l'emmener à l'étranger de gentil. 

_ Paris, c'est trop cher une fois arrivées. Et je ne peux plus voir la Chine en peinture. On va à Hawaii. 

Tout se passe très vite. On passe la douane, on recopie le papier en anglais en modifiant les noms (Lan Pi est super doué : le document fait plus authentique que l'original !), puis on se prépare à embarquer. Nous sommes à coté de la porte d'embarquement quand je me retourne vers mon collègue et pose la question qui me brûle les lèvres depuis un moment : 

_ Lan... Pourquoi tu as fait tout ça ? 

Il se tortille, rouge comme sa cravate. 

_ C'est parce que je... Je suis amoureux de toi, Hyang. 

Mmh. Je m'y attendais, à cette réponse. Mais je suis désolée pour lui. Ce n'est pas la même chose pour moi. Toutefois, je ne le reverrai plus jamais. Alors autant lui donner ce qu'il veut. Comme ça, quelqu'un aura un bon souvenir de moi, en ce bas monde. 

Je m'avance vers lui et pose mes lèvres sur les siennes une fraction de seconde, pour m'éloigner juste après. 

_ Merci. Je n'oublierai jamais ce que tu as fait. Ne te fais pas virer à cause de moi. 

Cet idiot fini reste planté là, sans dire un mot. Puis il se ressaisit, probablement parce qu'il vient de rendre compte qu'il me voit pour la dernière fois, et qu'il ne veut pas que ça flope. 

_ Au revoir Guo. De rien et ne vous faites pas prendre. 

Je m'engouffre dans l'antre de l'avion, tenant Zi par la main. Le départ d'une nouvelle vie, pour elle, pour moi. Rien ne nous séparera. Elle est ma fille, maintenant, et elle le sera à jamais.

Prend moi sous ton aileOù les histoires vivent. Découvrez maintenant