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J'ai écrit ce livre tellement rapidement, les idées de Ciara étaient si fluides. Elles se suivaient les unes après les autres, comme si elle me narrait sa propre histoire. Je ne peux évidemment pas croire que tout ce qu'elle ait dit soit vrai et en même temps, j'avoue ne pas comprendre pourquoi une femme aussi belle et talentueuse que Ciara me raconterait tout ça, au lieu de l'écrire. En même temps, avec Ciara Johnson tout semble irréel. La manière dont on s'est rencontré, la façon qu'elle a eue de, toute de suite, me prendre sous son aile et puis de fils en fils la relation fusionnelle que l'on a construite.

Et puis il y a eu l'incident, mais bon... C'est une autre histoire.

Avec tout ça, j'ai l'impression qu'on se connait depuis des années et en même temps nous sommes deux parfaites inconnues. Et voilà, la migraine qui recommence. Ça m'arrive souvent. Dès que je commence à me faire des nœuds au cerveau, à douter où à remettre en cause mes relations, ça se met à battre dans mon crâne. Quand j'étais plus jeune, ces épisodes me rendaient folle, à tel point que j'entrais en crise. Mes parents n'ont jamais réellement compris ce qui m'arrivait. Après plusieurs examens, les médecins ont conclu que je devais prendre des médicaments pour calmer mes humeurs et mes pulsions... Me réguler en somme. Tant que je prends mes cachets, tout va bien, mais je n'en peux plus de ces pilules.

Le roulement de tambours mental est mon indicateur. Quand je les entends se mettre en branle et que le drop démarre, c'est le signe que je pédale dans la semoule. Pour stopper le flux de questions muettes qui hantent mon esprit, je décide de prendre une douche.

J'enlève mes vêtements sur le trajet, sans prendre le temps de les ranger. Une fois dans la salle de bain j'hésite. Douche ou bain ? Un jour j'arriverais à prendre une décision de façon simple et spontanée. Ou pas. Je réfléchis encore deux minutes, plantée là, pieds nus sur le carrelage. Finalement, je n'ai pas envie de ça, d'ailleurs j'étais partie pour faire autre chose... Ah oui, mes cachets ! En réalité, je ne les prends plus depuis un moment. Depuis que j'ai rencontré Ciara si je me souviens bien. Je n'en ai plus envie et avec elle, j'ai la sensation de ne plus en avoir besoin. Oui mais là, c'est différent. Ciara n'est plus là, mes souvenirs se bousculent et je doute de ce qui est vrai, de ce que je crois savoir et même de ce que j'ai fait pendant ces deux derniers mois.

Je ne crains pas d'être folle, j'ai peur d'avoir été lucide. Je crains d'avoir réellement vu ce que j'ai vu. Je suis horrifiée à l'idée que ces derniers mois m'aient permis d'ouvrir les yeux sur l'immensité d'un monde que je regardais les yeux fermés.

Décidément, il est temps que je me repose. Ces dernières semaines n'ont pas été de tout repos. Je suis crevée, je tire sur la corde depuis bien trop longtemps. Intérieurement, je remercie encore une fois cette tempête, pour la paix intérieure qu'elle va m'offrir.

L'avantage à vivre dans une maison loin de tout, c'est que je n'ai pas de voisin curieux et mon seul vis-à-vis est avec la nature. Je peux donc me promener dans le plus simple appareil, chanter voire hurler si le cœur m'en dit. Ce que je fais la plupart du temps. Cette pensée me réconforte.

Je suis chez moi, tout va bien.

Je me sers un verre d'eau chaude, dans lequel j'ajoute deux tranches de citron et je m'installe dans ma chaise suspendue. Elle est attachée à l'immense poutre qui traverse le salon. Le contact du plaid en coton sur mes fesses est un délice. Je balance mes cachets par terre, me laisse glisser pour que mon dos épouse parfaitement l'arrondi de l'assise et pose mon verre sur le petit tonneau en bois retourné qui fait office de table d'appoint. Juste là, près d'un livre à la couverture noir.

Mon livre.

J'ai fait cinq impressions. Une pour Ciara, une pour la maison d'édition. Les trois autres sont pour moi. Je ne supporte pas l'attente et je veux me préparer aux critiques, alors je relis mon travail, comme si j'étais une inconnue. Je relis et je me juge. J'annote, je griffonne. En clair, je me prépare à contrer les commentaires négatifs de la maison d'édition. Et puis, il y a autre chose. Un détail qui m'a fait tiquer une fois. Bien avant que l'incident  se produise et puis j'y ai pensé encore et encore. Maintenant, je cherche.

Quoi ? Je ne sais pas exactement, mais quand je l'aurais trouvé, je le saurais. Au milieu des mots, des phrases, des lignes et des paragraphes se cachent la clé. Rien dont je ne puisse parler. On me prendrait pour une folle, à moins d'avoir des preuves.

Ciara ne donne plus signe de vie depuis sept jours. Pourtant, elle a lu mon livre, l'a adoré et l'a envoyé à une grande maison d'édition. Je sais, je tourne en boucle, mais c'est parce que ça sonne faux. Je n'ai jamais compris pourquoi Ciara restait avec moi ni ce qu'elle attendait de moi. Et là, maintenant que l'ouvrage est terminé, elle s'est volatilisée. Au fond, je sais qu'elle s'est servie de moi, mais ce qui me dérange c'est de ne pas savoir pourquoi. Je déteste cette sensation d'avoir été utilisé, sans même pouvoir contempler la toile que l'on m'a fait peindre.

Je soupire, les réponses n'arriveront pas aujourd'hui et puis je viens de pendre mes médicaments alors ça ne sert à rien d'essayer d'avoir une attitude logique et raisonnée. Je me replonge dans la lecture de ce livre maudit. C'est réellement moi qui ai écrit ça ? Je ne me reconnais pas à travers ses lignes et en même temps, il ne s'agit pas de moi. Ce n'est pas mon histoire que j'ai écrite, mais celle de Ciara, enfin de Judy.

Je lis comme ça pendant deux bonnes heures, avant de commencer à avoir froid. Je lutte quelques minutes contre les frissons qui courent sur ma peau. Finalement je coupe ma lecture pour passer un kimono vert et or. J'adore la sensation de la soie sur ma peau. Cette douceur, cette souplesse...C'est un délice. Quand je suis chez moi et que je porte mes kimonos, j'ai l'impression d'être une autre femme. Je suis dans ma maison, mon temple. Je sais que je ne maitrise rien de plus que d'habitude, mais j'en ai conscience et cela me rend plus forte. Plus apte à vivre, sans avoir cette peur constante qu'il revienne.

Parce que je l'ai vu. Je le sais. 

Point FinalOù les histoires vivent. Découvrez maintenant