Chapitre 2.

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Deux coups discrets sur la porte d'entrée de la maison réveillèrent Philesta. Elle se tourna vers sa mère qui dormait à poings fermés et soupira. Elle lança un regard à la vieille horloge de leur chambre et vit qu'il était trois heures du matin. 

Le cœur battant, elle se leva sans bruit pour ne pas réveiller sa mère et s'habilla en silence.

À cette heure-là, ce devait être soit un accouchement, soit une vieille personne très mal en point. Comme minuit était passé, elle était maintenant la nouvelle guérisseuse et c'était à elle de les aider. La jeune femme sursauta quand deux autres coups plus forts se firent entendre contre la lourde porte de bois. Elle attrapa la grosse clé de fer forgé et l'introduisit fébrilement dans la serrure les mains tremblantes. Elle ne savait pas si elle arriverait à soigner la personne qui attendait derrière la porte comme l'aurait fait sa mère. Philesta inspira puis ouvrit brusquement la porte.

Un homme aux cheveux d'ébène portant des habits sombres, attendait dos à la porte. La jeune femme fronça les sourcils, perplexe, et franchit le pas de l'entrée. Aussitôt, l'homme se retourna et l'emporta en maintenant fermement une main sur sa bouche.

Philesta écarquilla les yeux de terreur et comprit trop tard qu'elle aurait dû rester à l'intérieur de la maison protégée par le sort des guérisseuses. La jeune femme, les membres glacés par l'effroi, se dit qu'elle venait par sa naïveté de condamner tout son peuple, pour toujours...

L'homme s'arrêta finalement à l'entrée de la ville et fit signe à un autre homme qui se tenait là, tapi dans l'ombre. Un long et sinistre sifflement se fit entendre. C'était le signal.

Aussitôt, une armée constituée de centaines d'hommes du peuple des Gratsans ainsi que de terrifiants et immenses Gratsans – animaux redoutables – s'engouffra dans la ville, ravageant tout sur leur passage.

Ils égorgèrent les femmes et les enfants et brulèrent les maisons.

L'armée Katharos arriva pour défendre les villageois, mais, trop peu entrainée à cause des dix années de paix tacite, elle fut rapidement maîtrisée par l'armée ennemie.

Philesta, impuissante, de l'entrée de la ville où elle était retenue prisonnière, fixait la porte de sa maison en espérant que sa mère n'en sorte pas. Mais, malheureusement, sans doute alarmée par l'absence de sa fille, l'ancienne guérisseuse sortit de chez elle pour tenter de trouver Philesta et fut immédiatement exécutée.

La jeune femme sentit ses jambes flancher. Son cœur ralentit dans sa poitrine. Elle tourna la tête vers la gauche et vit, impuissante, Azaëlle au loin, courir pour échapper à son ravisseur, puis tomber et se faire poignarder. Son cœur se déchira dans sa poitrine. La jeune femme sentit la pression de la main de l'homme se relâcher légèrement et elle leva le regard vers lui.

Elle vit deux yeux bleu foncé qui se tournèrent aussitôt vers elle et la pression sur sa bouche se fit plus forte.

Ses yeux s'emplirent de larmes : elle avait un instant oublié sa position de prisonnière, tant l'horreur qui se produisait devant elle l'avait bouleversée. Pourquoi cet homme avait-il pris soin de l'éloigner avant que le massacre ne commence ?

Elle avait l'impression de vivre un cauchemar. Elle sourit nerveusement : tout cela ne pouvait pas être réel. Elle aurait préféré mourir avec sa mère plutôt que d'assister à la défaite sanglante de son peuple, en témoin parfaitement impuissant. Elle avait l'impression d'être du côté des assassins et cela lui était insupportable.

Tout à coup, un long sifflement se fit entendre. L'armée des Gratsans, après avoir anéanti son ennemi de longue date, se retirait sous le soleil levant, laissant derrière elle un champ de corps sans vie.

Philesta fut entrainée à la suite des soldats Gratsans et marcha tant bien que mal, tirée par son ravisseur, la tête tournée vers les décombres de ce qui avait fait toute sa vie.

De loin, elle pouvait encore voir la fumée noirâtre des maisons brûlées s'élever dans le ciel en formant un épais nuage macabre. Elle espérait de tout son cœur que quelques personnes de son peuple avaient pu survivre comme elle au massacre, en se trouvant en dehors de la ville à l'heure où... il ne fallait pas y être.

Elle ne voulait pas croire à l'anéantissement et à la défaite définitive des Katharos, et pourtant, pour rien au monde elle n'aurait voulu remettre les pieds dans la ville, après le massacre qui venait de s'y produire. Elle avait perdu tous ceux qu'elle aimait : plus rien ne l'attachait désormais à cet endroit tristement détruit.

Une larme amère coula sur sa joue rosie par le froid de la montagne et elle tourna la tête pour regarder devant elle. L'homme qui la tirait par le bras s'arrêta soudain et sortit une corde de son sac qu'il enroula autour des deux poignets de la jeune femme. Il fit un nœud en laissant un large bout dépasser qu'il prit à l'extrémité comme pour être le plus éloigné possible de Philesta puis il la tira brusquement vers l'avant pour lui faire comprendre d'avancer.

Ils suivaient le reste de l'armée qui avait plusieurs centaines de mètres d'avance sur eux. L'homme soupira et se mit à courir, forçant la jeune femme à suivre son rythme.

Philesta trébucha plusieurs fois, mais mit un point d'honneur à ne pas tomber, parvenant tant bien que mal à rester debout malgré ses jambes tremblantes. Ils rejoignirent assez rapidement le reste des Gratsans et l'homme ralentit, ce qui permit à la jeune femme exténuée de reprendre son souffle. Plusieurs heures plus tard, ils arrivèrent dans le village Gratsans. Les vainqueurs furent acclamés par les villageois qui leur lancèrent des gerbes de fleurs en criant « victoire ».

Philesta regarda autour d'elle : la ville ressemblait presque en tout point à celle qu'elle avait laissée derrière elle. Soudain, une femme lui lança une pierre. La jeune femme tomba au sol sous les rires des villageois et se releva aussitôt en essayant de paraître la plus digne possible.

L'homme qui la tirait s'interposa et, pour la première fois, Philesta entendit le son de sa voix. Il dit d'un ton ferme :

— Arrêtez, elle doit rester en vie pour l'instant.

La jeune femme qui ne voulait pas essayer de comprendre le sens de ses paroles se concentra sur sa voix qu'elle trouva jeune, étonnamment jeune. Il devait avoir à peu près son âge, ce qui était plutôt surprenant, étant donné sa tenue entièrement noire réservée normalement aux soldats d'un certain grade.

L'homme qui s'adressait aux villageois se tourna brusquement vers Philesta et lui dit en la tirant :

— Tu vas rencontrer notre chef : montre-lui tout le respect dont tu es capable.

La jeune femme ne répondit rien, pas sûre de pouvoir trouver encore une once de respect au fond d'elle pour un homme qui avait commandité un génocide, mais l'homme qui la tirait attendait sa réponse, alors elle répondit simplement d'une voix claire :

— J'essayerai.

Illusion (autopublié)Des histoires addictives. Découvrez maintenant