L'une des premières choses que j'appris fut de comprendre le passage du temps selon leur échelle. Nous n'avions jamais vécu à la lumière du soleil, bien que j'en connusse l'existence. Aussi ne voyions-nous pas le temps de la même manière. Je compris le découpage en jours et en nuits. Je finis aussi par comprendre qu'il y avait bien deux sexes avec des différences physiologiques, bien qu'il me fallût un peu de temps pour les remarquer car ces détails me semblaient petits. En plus, les deux premiers humains que j'avais observés la première nuit étaient deux femelles, comme moi. Je compris aussi que la petite n'était pas mature. Nous grandissons aussi mais cela faisait alors si longtemps que je n'avais pas vu d'enfant de mon espèce que ce fait m'était complètement sorti de l'esprit. D'ailleurs, ma première forme était celle d'un chaton, un petit de chat. Je ne connaissais pas cette espèce à cette époque et ne l'ai découverte que bien plus tard, en me décidant à explorer les alentours de l'habitation.
A ce moment, je passais le plus clair de mon temps dans cette forme, observant tout ce que je pouvais et cherchant à faire des déductions. Je savais que la plupart étaient erronées, nous étions des espèces trop différentes dans leur fonctionnement pour que je puisse me baser sur mes propres références pour faire des suppositions justes. Mais c'était absolument passionnant. Je cherchais aussi mon époux, une fois que j'eus le courage de sortir, mais je n'osais pas perdre mes humains et ne m'éloignais donc guère. Il me manquât beaucoup au début, nous n'étions pas habitués à être longuement séparés. Mais plus le temps passait, plus j'observais et comprenais les humains, moins je pensais à lui.
J'expérimentais les diverses formes vivantes que je croisais. Je ne m'essayais que peu à la forme humaine, qui me semblait fort compliquée et parce que je ne souhaitais pas que mes sensations influent trop sur ma compréhension de leur espèce. Mais je voulais être capable d'en manier le corps, ce qui ne fut pas si simple en raison du manque de stabilité de leurs deux pattes. Les oiseaux étaient les plus difficiles à manier, car le vol nous était purement inconnu. J'abandonnais vite, n'ayant que peu d'intérêt pour eux. Par contre, je pris des formes immatérielles, que j'utilisais beaucoup pour me fondre dans les murs et observer mes humains. Ils étaient trois, un mâle et deux femelles.
Un jour, j'assistais à une scène qui éveillât énormément de questions, plus encore lorsqu'elle se reproduisit. Le mâle et la femelle humains dormaient ensemble. Mais parfois, ils se blessaient l'un l'autre avant de subitement s'apaiser. Pour cela, ils commençaient toujours par un étrange rituel, emmêlant leurs corps et se touchant. Puis ils passaient dans une phase active, toujours en se collant l'un à l'autre. Etait-ce là un moyen d'expier une forme de violence ? D'affirmer la suprématie de l'un sur l'autre ? La femelle semblait le plus en souffrir, à entendre les cris qu'elle poussait, pourtant, elle se prêtait volontiers à cet étrange exercice. Je ne comprenais pas.
Je vécus longtemps avec ces trois humains. J'appris à reconnaître doucement leur langage, d'abord en identifiant les voix, puis quelques mots. J'eus profondément envie d'apprendre aussi profité-je de leur absence quotidienne pour allumer la télévision – j'avais appris en observant – et écouter ces mots que je ne saisissais pas et observer ces images de leur monde. Je travaillais plus que je ne l'avais jamais fait auparavant. Le travail est une notion qui nous est inconnue car il ne nous apporte rien, du moins était-ce ce que nous pensions. Je compris que c'était ce que les humains faisaient de leurs absences quotidiennes, travailler, à la récurrence de ce terme dans leurs discussions. Aussi commencé-je à m'interroger sur l'utilité que cela pourrait avoir.
Il me fallut longtemps pour établir des bribes de compréhension, cela se fit principalement grâce à ma lente compréhension de leur langage. Ils échangeaient souvent sur ce qu'ils avaient fait de leurs journées, chacun apprenant aux autres ce qu'il avait fait en leur absence. Je n'étais que rarement séparée de mon époux, aussi ce concept ne m'avait-il jamais effleurée. Egalement, l'apprentissage, s'il ne nous est pas inconnu, n'est pas une de nos valeurs. La curiosité que je ressentais si intensément depuis mon arrivée dans ce monde n'en était pas non plus une, ce qui encourageait sûrement nos non-efforts d'apprentissage.
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Intra-terriens [terminé]
Short StoryDans notre Terre existe une espèce dont vous, humains, n'avez jamais entendu parler. La mienne. Notre déchéance a débuté il y a si longtemps que nous ne sommes plus qu'une espèce passive qui se laisse détruire petit à petit. Jusqu'à ce jour où, chas...