Océans

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Lorsque mon corps rencontre le sol, j'ai l'impression que tous mes os se brisent. Chaque atome se frisure dans une explosion sourde. Le béton est froid comme de la glace. Le frisson qui remonte le long de mon échine éteint d'un coup le feu qui m'anime. La chute était vertigineuse. La peur de savoir quand mon corps va mourir me prend aux tripes. Quel sera mon point de chute, qu'aucun calcul ne peut prévoir?
Je ferme les yeux et j'entrevois ta main qui retient la mienne en haut du précipice. Peux-tu me sauver? Mon poids n'est-il pas trop lourd pour toi? Je me sens glisser. As-tu la force de me retenir?
Les abysses sont si sombres, as-tu essayé de t'y aventurer ? Est-ce que si tu savais à quel point il y fait sombre, tu m'y aurais quand même abandonné? Mes pensées se rencontrent comme terre et mer, à l'endroit d'une falaise où les vagues se cassent. C'est violent. Si violent qu'on y laisse même la vie parfois, lorsqu'on a le malheur d'y tomber.
Que dois-je faire à ton avis? Je sens encore tes lèvres sur mon corps alors que ça fait 2 semaines que tu as disparu. Comme si je faisais naufrage, je me noie dans un océan de solitude. Quel mirage de penser naviguer à vue, quand on sait que l'océan est infini. Alors même que je savais que la mer est indomptable, je pensais pouvoir affronter la houle.
Les abysses sont si profondes, que je ne sais combien de temps je vais m'enfoncer. Dans les ténèbres, je ne peux voir que mes rêves. Cesse de me suivre, c'est trop demander de me rejeter? Je me sens comme ces chiens qui meurent de faim au bord des routes chaque été. Ça devrait être illégal de les abandonner ainsi. Mais c'est avant tout cette comparaison qui devrait être illégale. Jusqu'où vas-tu m'enfoncer? Je me noie, mais je ressens mon corps et le poids de ma conscience. Si nous sommes tous pareils, pourquoi suis-je seule? Y a-t-il 7,8 milliards d'océans comme il y a 7,8 milliards d'hommes sur terre? Si je nage suffisamment longtemps, est ce que je trouverais un détroit qui nous lie? Est-ce qu'à force de verser des larmes je pourrais créer un courant qui rencontrera les tiens?
Le béton froid sous mes doigts fait courir un frisson le long de mon bras. Si on m'avait dit d'imaginer le fond des abysses, j'aurais imaginé un sol sableux, avec peut être des petits coquillages ou des animaux préhistorique. Mais je n'aurais jamais imaginer toucher le fond sur le sol bétonné de ma terrasse. La ville s'étend sous mes yeux. Aujourd'hui les nuages caressent le ciel et projettent des dégradés de couleurs sur ce tableau. Sur cette magnifique peinture, seule ma tristesse crée des ombres. Peut être que j'aurai pu apprécier la beauté de la ville si les larmes ne formaient pas un voile opaque à travers mes cils. Sur cette terrasse, j'ai observé d'innombrables fois les lumières de la nuit. Si je reviens demain, est ce que ce tableau sera aussi beau? Le vue sera-t-elle toujours aussi belle même si tu ne seras jamais plus là, adossé à la barrière, les yeux rivés sur l'horizon?
Tu vis à travers chaque objet, couleur, effluve qui croise ma route. Ton fantôme me quittera-t-il comme tu m'as quitté? Assise sur le sol froid de ma terrasse, j'attends patiemment la main qui me ramènera à la surface. La douce brise de ce mois de juillet contraste avec la tempête qui gronde en moi. Le trouble se manifeste comme un ciel qui d'électrifie, parcouru de nuages qui noircissent et gorgent l'atmosphère d'un voile humide. Le déluge qui  s'annonce menace de tout emporter. Et lorsqu'elle va s'abattre, j'espère que ton ombre  s'y noiera.

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