Chapitre 1

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Des heures durant, lui semble-t-il, il marche ou flotte à la surface de l'eau. Le paysage ne change pas, seul la faune perturbe le silence qui l'entoure. Il a rencontré des baleines, sans vraiment savoir exactement leur espèce, malgré les caractéristiques flagrantes de quelques unes. De nouveau des dauphins, des méduses qui se laissent bercer par les faibles vagues. Une tortue est venue reprendre sa respiration, l'effrayant sur le coup tellement il était concentré sur sa marche, mais après, il n'a pas pu s'empêcher de faire une pause en la regardant respirer et nager de nouveau vers une destination précise, contrairement à lui.

La seule chose qui l'inquiète, c'est qu'il commence à faire nuit. Malgré le fait de ne pas sentir l'air se rafraichir, il frissonne et se frictionne les bras. L'obscurité va bientôt tomber, et il n'aura plus aucune visibilité pour orienter sa marche. Quoique, peut-être que la lune et les étoiles vont illuminer son chemin. Mais pour le moment, il continu, encore, longtemps. Jusqu'à voir le soleil se coucher doucement, le jeune homme l'admire naturellement, peut-être est-ce dû à un réflexe de sa vie en tant que vivant ? Car il a bien conscience d'être mort. Il ne ressent ni la faim, ni la soif, ni la chaleur, ni le froid. Mais de vieilles sensations lui reviennent, comme ce léger tournis lorsqu'il regarde trop longtemps la profondeur de l'eau. Elle semble interminable et prête à l'avaler d'un instant à l'autre. Le coucher du soleil l'apaise, étonnamment, à croire qu'il a dû passer des années à le regarder effectuer ce cycle. Une vieille habitude qui le rassure et le fait de nouveau avancer, lorsqu'il voit la lune se lever pour lui tenir compagnie.

Malgré cette nouvelle lumière, la couleur de ses bras de change pas. Il a même l'impression d'être encore plus translucide mais la bague brille de mille feux, tel un phare illuminant un navire pour l'aider à retrouver son chemin. A cette pensée, il s'arrête. Un navire. Il en a déjà vu un, de très près. Mais pas depuis qu'il est réveillé, dans un souvenir. Il le voit arriver, sur une petite plage. Les souvenirs s'emmêlent, les émotions aussi. De la peur, de l'appréhension, même de la joie... Passer d'une terreur sans nom à un amour inconditionnel est étrange. Que représente ce navire ? Qui le dirige ? Ami ou ennemi ? Pourquoi ce bateau le perturbe autant ? Il cherche dans ses souvenirs, le drapeau hissé en haut du mât est absent ou trouble. Il ne reconnait pas les formes étranges qui sortent rapidement de ce navire, elles se dirigent vers lui et... 

Il ouvre les yeux, ne sachant pas quand est-ce qu'il les avait fermé. Il halète alors qu'il ne respire plus, il se serre fort la poitrine avec la bague dans son poing. Que s'est-il passé ce jour là ? Des gens ont débarqués et puis plus rien. Serait-il mort ce jour-là ? Tué dans l'action d'un débarquement ? Non... Il n'a vu aucune arme... Tout ce qu'il sait, c'est qu'il a ressenti une peur immense, cette même peur que l'on ressent lorsqu'on croit mourir dans les secondes à venir. Puis un autre sentiment, ce courage qui permet aux jambes de courir jusqu'à un point, jusqu'à un endroit, une personne. Et puis de nouveau plus rien... Plusieurs souvenirs doivent se chevaucher à cause de leur similitude, et cela perturbe le jeune homme qui ne se souvient toujours pas de son nom.

Il remarque qu'il s'est accroupi, réflexe humain lorsqu'on se sent dépassé par les évènements. Il se relève, prend une grande respiration qui ne parvient pas jusqu'à ses poumons et reprend sa marche, non sans être encore perturbé de ces souvenirs. Tout ça pour seulement un navire.

La nuit est tout aussi calme que sa première journée de marche, rien ne vient perturber le silence légèrement angoissant. Le fantôme ne remarque aucune lumière aux alentours, rien qui puisse l'aider pour trouver une bonne direction. Alors il regarde les étoiles, elles semblent si loin de lui mais tellement rayonnantes. Il prend plaisir à les regarder, à essayer de connaître leur signification, car elles en ont forcément une. Peut-être en les reliant par des lignes droites, cela permettrait de former un symbole. Mais il n'y arrive pas, la seule chose qu'il voit, c'est qu'une étoile brille plus que toute les autres, a-t-elle une particularité ? Qui sait... Il s'en souviendra un jour...

Ainsi se passe les jours et les nuits, une longue marche perturbée par les animaux marins. Un soleil de plomb et une nuit calme. Rien ne vient perturber cette tranquillité devenue oppressante pour l'homme. Il se demande même s'il ne fait pas du surplace. Il n'ose même plus regarder en dessous de ses pieds, ayant eu la frayeur de croiser un requin qui nageait paisiblement, mais il n'avait pas pu s'empêcher d'éprouver de la peur en voyant ce regard vitreux et cette gueule remplie de dents tranchantes.

Puis, une nuit, alors que son regard se perdait sur l'horizon qui était devenue sombre depuis peu, une lueur attire son œil gauche. Alors qu'il dévie son visage pour voir de quoi il s'agit, il sent le vent souffler fort dans son dos. Une bourrasque sortit de nulle part le fait s'envoler sans qu'il n'ait le temps de réagir. Il hurle de toute ses forces, entendant sa propre voix pour la première fois depuis son réveil. Il ferme les yeux, ne supportant plus de voir le paysage tournoyer si vite et c'est là sa pire erreur.

Il se réveille. Du moins, il lui semble s'être endormi durant des heures. Le soleil est bien haut dans le ciel, et il est de nouveau perdu au milieu de l'océan. Il serre les poings et se met à hurler de frustration. D'où diable est sorti ce vent ? Comment a-t-il pu être entrainé alors qu'il ne ressent rien sur sa peau ? Il ne peut même pas traverser la surface de l'eau ! Il ne peut pas sentir la chaleur du soleil, ni le froid de la nuit ! Quelle sorte de magie perverse est-ce ?!

Le fantôme se calme doucement, continuant de haleter en vain. Il se met à fixer son reflet, découvrant un visage tiré par la déception. Il frappe la surface de l'eau, sans pour autant la perturber et cela le frustre encore plus. Alors il recommence, encore et encore jusqu'à ressentir de la fatigue, mais peut-être n'est-ce qu'une illusion. Après son excès de colère, il remarque que les profondeurs ont changés. Il ne voit plus qu'un trou noir sans fond, mais bien une forme de vie à plusieurs mètres. Il rapproche son visage le plus possible, ayant toujours peur de croiser un animal peu agréable à regarder, et découvre des coraux. Ils sont relativement loin de lui, mais hier encore, il n'en voyait pas. Ce serait-il rapproché d'une quelconque terre ? Son espoir grimpe crescendo et son regard parcoure l'horizon, à la recherche d'un minuscule indice afin de choisir quelle direction prendre. Et il le trouve !

Une ridicule colonne de fumée se trouve derrière lui, ça ne parait rien, mais il lui semble que de potentielles habitations puissent s'y trouver. Il se relève et se met à courir, de plus en plus vite, ne ressentant rien d'autre que la joie de pouvoir ne serait-ce qu'apercevoir la terre ferme !

La course semble interminable, mais il s'en fiche ! Il voit une île se former devant ses yeux, même un pays entier ! Le soulagement de pouvoir enfin fouler le sol lui fait accélérer la cadence, du moins, il le pense. Mais il arrive enfin, il s'écroule sur le sable sans se préoccuper sur le fait de ne pas en ressentir la texture, et il admire cette plage qui l'accueille. Elle est déserte, mais un village se dessine non loin, prouvant qu'il y a de la vie sur cette terre. Peut-être trouvera t-il des réponses à son existence passé. Ou même un moyen de rentrer chez lui.

Mais pour l'heure, il profite encore un peu de la vue. L'océan a beau être magnifique, il aurait fini fou à force de ne voir qu'une étendue bleue sans vie.

Capitaine... [TERMINEE]Où les histoires vivent. Découvrez maintenant