Chapitre 1 - Tea time

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Comme chaque matin Mary regardait par la fenêtre de sa cuisine le paysage qui s'étendait devant elle. Le soleil matinal peinait à percer à travers la brume mais, en ce mois de décembre, la seule vue de ces quelques rayons lui apporta une joie indicible. Elle saisit son téléphone et pris une photo, qu'elle s'empressa de publier sur Facebook en se réjouissant de la journée ensoleillée qui l'attendait. Elle vérifia rapidement sur son appli météo si le soleil était bien prévu pour la journée puis ajouta quelques émojis avant d'appuyer sur « Partager ».

Elle se rassit à la table de sa cuisine avec le sentiment du devoir accompli et plaça ses mains autour de son mug de thé pour se réchauffer. Du haut de la colline où elle habitait elle avait une vue plongeante sur la vallée qui offrait une magnifique perspective pour les photos de paysage et elle ne manquait aucune occasion de vanter la vue qu'elle avait sur les réseaux sociaux. Et puis ma foi lorsqu'il pleuvait ou que le temps était bouché cela lui donnait une occasion de râler et de rappeler à ses lecteurs à quel point le point de vue manquait à cause du temps ! Dès le printemps son jardin potager au premier plan dont elle était si fière commençait à prendre la vedette au paysage mais là le givre le recouvrait et plus rien n'y poussait à part un ou deux choux.

Quelques coups frappés à la porte tirèrent Mary de sa rêverie. Elle regarda la pendule, puis la porte, et soupira en levant les yeux aux ciel car elle savait ce qui l'attendait sur son seuil. A une heure aussi matinale ce ne pouvait pas être le facteur ou une quelconque livraison, non, si tôt le matin une seule personne pouvait frapper à sa porte.

Elle traversa sa cuisine, son salon et, à peine avait-elle entrouvert la porte, que sa mère s'engouffra dans sa maison sans même attendre d'avoir été invitée à entrer. Mary hésita presque à fermer la porte tellement le froid glacial qui accompagnait cette entrée tonitruante était finalement une vague de fraîcheur par rapport au tsunami qui allait déferler. Elle regarda l'extérieur givré, baissa un instant les yeux sur ses chaussons lapin, puis se résigna à repousser le battant. Sa mère avait déjà ôté son lourd manteau d'hiver et son écharpe pour les avait laissés sur le dossier du fauteuil et se lança dans son monologue habituel : « Oh mais tu n'as pas encore décoré chez toi ? Mais il est plus que temps ma chérie, tu as oublié que Noël arrivait ? Que c'est triste un décembre sans décoration, il faut que tu t'y mettes. Tu as besoin d'aide pour t'y mettre ? Je dois pouvoir trouver du temps même si ce n'est pas vraiment le bon moment il y a tellement de choses à faire ce mois-ci ! J'espère que tu n'es pas aussi en retard sur tes cadeaux parce que tu ne trouveras plus rien si tu t'y prends si tard ! Et le sapin ? Tu as été cherché un sapin je suppose ? Tu veux que je t'amène à la jardinerie pour chercher un sapin ? Il faut aller à la jardinerie, au supermarché ils ne sont pas d'aussi bonne qualité et ils sont si chers. Il te faut un Nordmann, les épicéas sentent bon mais les aiguilles ne tiennent pas accrochées sur la longueur et c'est une plaie à balayer on en retrouve toute l'année. Mais, tu n'es pas habillée ? »

Sa mère s'était arrêtée soudainement en découvrant sa fille en pyjama et robe de chambre.

« Maman, il est 8h30... »

« Rho c'est vrai que tu n'as nulle part où aller de toute façon, c'est pas comme si tu avais un travail. Est-ce que tu as cherché quelque chose récemment ? Tu as pensé à aller à l'accueil et demander à voir le responsable ? Ils en voient tellement de CV, il faut forcer la chance, ce n'est pas en restant dans ton canapé que tu trouveras quelque chose. Et puis qu'est-ce que tu vas pouvoir raconter au repas de Noël, la dernière série que tu as regardé ? Ce n'est pas raisonnable ma chérie, à ton âge il faut que tu reprennes ta vie en main. Et d'ailleurs puisqu'on parle du repas de Noël j'ai besoin de toi, il faut que tu ailles en ville chercher un centre de table que j'ai commandé chez Home&Cottage. On ne va quand même pas mettre le même que l'année dernière, ce serait ridicule. Je serai bien allé le chercher mais je n'ai pas le temps : il faut que j'aille voir tata Marcelle pour voir si elle pourra venir au repas et que j'organise son Noël si elle est trop fatiguée pour venir, je dois aller récupérer les commandes chez le charcutier, le fromager, et le boucher. Oh et il faut que je passe à la boulangerie pour changer la commande parce que figure-toi que ton oncle André a décidé qu'il n'aimait plus le Grand Marnier. Non mais tu imagines ? Ah ça quand il fallait faire flamber les crêpes y'a 40 ans et qu'il a failli mettre le feu à la cuisine il n'y avait personne pour dire que c'était mauvais le Grand Marnier. Je t'ai raconté cette histoire oui hein, tu t'en rappelles ? Bien sûr que oui que tu dois t'en rappeler, y'a encore la marque dans la cuisine. Du coup pour le centre de table il faut que tu ailles le chercher demain au magasin. Ne soit pas en retard parce qu'il me le faudra pour préparer la table pour le repas. »

« Demain impérativement ! » précisa-t-elle en remettant son manteau et son écharpe. « Et décore-moi cette maison ! Au moins l'extérieur, c'est chez toi mais c'est quand même ma maison je te rappelle, ne me fait pas honte vis-à-vis des voisins. ». Elle claqua une bise à Mary qui n'avait pas bougé, et sorti de la maison. Mary la suivit du regard par la partie vitrée de la porte, la vit longer le petit muret qui séparait sa maison de la route puis franchir le portillon de la maison mitoyenne où sa mère vivait.

Mary laissa échapper un râle guttural libérateur puis retourna dans la cuisine. Elle toucha son mug qui était devenu tiède. Son regard se dirigea vers le micro-ondes, elle prit sa tasse et en vida le contenu dans son évier. Jamais un Anglais ne ferait chauffer son thé au micro-ondes, c'est un sacrilège. Bon elle n'était pas Anglaise elle-même mais elle aurait tellement rêvé l'être ! Mais ça sa mère elle s'en fichait, de comment on fait le thé convenablement. Non il n'y en avait que pour Noël. Noël par ci, Noël par là. Depuis Halloween elle n'avait que Noël à la bouche. En attendant Mary devait refaire chauffer de l'eau dans sa bouilloire pour se refaire un thé ! Elle attrapa la boite de Yorkshire Tea et vit qu'il ne restait plus que quelques sachets. Évidemment, sa mère lui faisait gaspiller un sachet au pire moment ! Du thé qu'elle avait acheté en Angleterre, du vrai thé anglais ! Pas comme le soit disant « english tea » qu'on trouvait au supermarché du coin, non. Et ce n'est pas demain la veille qu'elle allait pouvoir y retourner pour en acheter ! Comment allait-elle bien pouvoir faire pour sa routine matinale, avec le sachet de thé recouvert d'eau bouillante, son nuage de lait et sa cuillère de sucre si elle n'avait plus de vrai thé ? Mary enrageait et jeta le nouveau sachet au fond de sa tasse encore humide.

Elle en avait marre de cette mère envahissante qui lui dictait sa vie. Rien de ce que Mary faisait n'était jamais assez bien pour elle. Avoir une mère qui vous rabaisse en permanence, quoi que vous fassiez, n'est déjà pas drôle en soit mais imaginez que cette mère soit à la fois votre voisine et votre propriétaire ! Elle aurait voulu tout quitter, partir loin, aller vivre en Angleterre... Elle avait fait des plans déjà mais niveau financier elle ne s'en sortait pas. Rha il lui fallait vraiment trouver un boulot et commencer à mettre de l'argent de côté. Ou alors que sa mère décède et qu'elle puisse revendre les maisons et prendre un nouveau départ. Mais sa mère était en pleine forme et personne n'avait besoin d'une comptable au fin fond de la campagne où elle habitait. Il eut fallu aller en ville mais Mary détestait la ville, tout ce béton à perte de vue, tous ces gens les uns sur les autres, ce bruit, cette pollution, cette promiscuité... quelle horreur ! Comment pouvait-on choisir de vivre ainsi ? Tous ces gens qui étaient prêts à dilapider leur salaire pour vivre dans une banlieue grise et passer leurs journées dans des transports bondés n'avaient rien compris à la vie. La vie elle était là, à la campagne, à s'occuper de son jardin, à se préparer à manger avec des vrais légumes, qui sont peut-être moches mais qui ont du goût, pas à se faire réchauffer un plat préparé surgelé au micro-ondes en rentrant du travail à 20h. Comment peut-on rêver d'une telle vie ? Cela la dépassait.

Le plop de la bouilloire qui avait fini de faire chauffer l'eau la fit sortir de sa rêverie et elle remplit sa tasse. La ville... Il allait pourtant bien falloir y mettre les pieds dans la ville pour aller chercher ce foutu centre de table à la noix. Ou le fallait-il vraiment ? Après tout sa mère était déjà tellement déçue, qu'est-ce que ça changerait si elle « oubliait » d'y aller ? Non non non, sa mère était déjà en permanence sur son dos parce qu'elle estimait que sa fille ratait sa vie, mais il y avait une forme de pitié qui laissait à Mary une once d'espoir qu'un jour sa mère la lâche. Mais rater Noël. Rater Noël ? Alors ça sa mère ne lui pardonnerait jamais. Et s'il ne s'agissait que de sa mère, mais sa famille entière ne lui pardonnerait jamais. Sa famille... son village même ! Ce village qui se transformait tous les mois de décembre, qui sortait de sa léthargie et de son insignifiance pour devenir un village de carte postale, où chaque maison était décorée, où chaque voisin rivalisait d'éclairages et d'attentions, où la place du village était ornée d'un arbre de Noël presque aussi grand que l'église. Non si elle osait gâcher Noël elle ne pourrait plus mettre les pieds chez le coiffeur ou à la boulangerie sans sentir les regards braqués sur elle et sans devoir supporter les remarques et les attaques de ses concitoyens. Non si elle ratait cette mission de Noël sa mère allait la pourrir bien au-delà de son salon, bien au-delà de ce qui était humainement supportable. C'est d'ailleurs pour ça que sa mère ne lui avait pas laissé le choix. 

Mary ChristmasOù les histoires vivent. Découvrez maintenant