── Chapitre 5 : Alma.

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   3 septembre 1932, 16h04.

   Sanatorium de Tichberry, comté de Devon, Angleterre.

- Le docteur Osborne ne vous a-t-il pas suffisamment prévenu des dangers qu'il y a à vagabonder pieds-nus sur la plage?

   N'importe quelle autre infirmière du sanatorium aurait été la destinataire d'un regard cinglant de la part d'Alma à la suite de cette remarque. Mais puisqu'il s'agit de l'infirmière en chef Martha Black, qui règne d'une main de maître sur l'établissement depuis toujours selon ses propres dires, Alma décide de la mordre à la place.

   Uniquement le tissus de la manche de sa blouse d'infirmière, au niveau du haut de son bras, bien sûr - Alma est une créature civilisée, après tout. 

- Ciel, pauvre fille ! proteste l'infirmière Black en la chassant d'un vague mouvement de la main comme si Alma n'était qu'une guêpe s'approchant trop près de sa tartine de confiture. Arrêtez vos âneries, ou je vais vous faire mal.

- Trop tard, marmonne-t-elle. Vous m'avez fait mal au moment même où vous avez versé du poison sur ma plaie.

   L'infirmière Black se redresse sur sa chaise en soupirant. Elle est juste devant Alma, qu'elle a fait asseoir au bord du lit. La cheville gauche posée sur le genou droit, elle présente - contre son gré - la palme de son pied blessé à la vieille dame. Une ligne rouge traverse son talon ; le résultat d'une rencontre avec un coquillage pointu sur la plage un peu plus tôt dans l'après-midi. Initialement, Alma avait prévu de dissimuler ce petit accident, parce qu'il est vrai que tout le monde - Silas, les infirmières - lui répètent toujours qu'elle doit garder ses chaussures aux pieds quand elle sort dehors.

   Mais ce n'est pas aussi marrant.

   Alors, en boîtant discrètement, Alma est retournée dans la grande chambre de Silas - non, dans sa grande chambre à elle.

   Dans leur grande chambre à elle. Dans la chambre de monsieur et madame Silas Osborne, située au deuxième étage du bâtiment central du sanatorium, exclusivement réservé à l'administration. La chambre est l'une des trois pièces qui composent cet appartement, qui, en réalité, pas si grand que ça - en comparaison au manoir de Smethwick, en tout cas. Mais par rapport à l'ancienne pièce qu'Alma occupait en tant que patiente ordinaire, à son arrivée ici...

   Elle est bien contente d'avoir troqué un simple lit en fer pour celui-ci, au matelas si haut que ses pieds ne touchent pas le sol quand elle est assise dessus. Bien contente d'avoir échangé les couvertures blanches et rêches pour ces édredons vert pistache qui tiennent chaud la nuit. Bien contente d'avoir remplacé une unique petite fenêtre pour deux grandes vitres, partiellement couvertes de jolis rideaux de la même couleur que la parure de lit.

- Ce n'est pas du poison, proteste l'infirmière en nettoyant la plaie avec du coton. Et vous le savez très bien, Alma ! Vous étiez vous-même infirmière pendant la guerre, vous en souvenez-vous?

   A son habitude, elle a haussé la voix en prononçant cette dernière phrase. Comme si c'est uniquement en parlant plus fort que les souvenirs se rangeront au bon endroit dans l'esprit d'Alma.

   Ce genre de détail agace particulièrement Alma - d'une part, parce que c'est un peu condescendant, mine de rien. D'autre part, parce que même si la mémoire d'Alma est partiellement défaillante, elle se souvient très bien d'avoir été infirmière en France, pendant la guerre.

   Et, plus encore, elle se souvient de sa supérieure, une certaine Sœur Margaret. Et s'il y a une chose qu'elle a appris de Sœur Margaret, c'est qu'il ne faut pas s'adresser aux patients comme s'ils étaient des petits enfants. Un soldat, même blessé, reste un soldat. 

[TOME 3] Thomas Shelby » Peaky Blinders.Où les histoires vivent. Découvrez maintenant