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Shannon a toujours aimé l'eau.
Très jeune, elle plongeait déjà dans sa baignoire pleine pour étouffer les sons du monde. L'eau formait autour d'elle une barrière protectrice et sous la surface, plus rien ne pouvait l'atteindre. Enfin, elle pouvait laisser s'échapper ses mots et le liquide soignait ses maux, tout en submergeant ses émotions. Nue, dans sa baignoire, elle retenait sa respiration jusqu'à ce que ses poumons explosent, augmentant de plus en plus son temps d'apnée au fil des années. Mais la compétition ne l'avait jamais intéressée, si elle nageait, c'était seulement pour noyer ce qui la rongeait. Elle laissait toujours une traînée d'eau derrière elle lorsqu'elle se déplaçait pour retourner dans sa chambre, et sans se sécher, ou à peine, elle enfilait son pyjama. L'eau était une barrière protectrice.
Shannon était toujours humide.
Tout chez elle l'était. Jusqu'à sa voix, qui paraissait étrangement humectée d'un « on-ne-sais-quoi » quand elle daignait d'ouvrir la bouche pour participer en classe. Lorsqu'elle entrait dans la salle de cours, elle laissait quelques gouttes d'eau sur le poignet de la porte, sans le faire exprès. D'un geste gracieux, elle essuyait les quelques ruissellements qui perlaient sur sa figure aux traits matures, le tout avant d'aller s'installer à sa place. Avant de sortir ses cahiers de cours, elle faisait attention à attacher ses cheveux mouillés à l'aide d'une pince pour que rien ne tombe sur ses feuilles et que tout ne devienne illisible. Elle ne faisait nullement attention à la manière dont ses mèches ailes de corbeau étaient liées, elle ne portait pas non plus d'attention à son dos trempé, aux regards des professeurs qui, plusieurs fois, l'avaient demandé de se sécher. Et la nageuse aux yeux chocolat restait sourde à leurs désirs, ne leur lançant qu'une rapide œillade de ses prunelles elles aussi humides. L'eau la protégeait des autres.
Shannon n'appréciait pas beaucoup les autres.
A vrai dire, elle n'était pas la plus sociable - et dire que cela lui allait parfaitement était un mensonge. Mais il y avait un gouffre entre elle et les autres, un monde, un univers tout entier. Elle avait l'impression d'être diamétralement opposée à eux : elle ne les comprenait pas et vice-versa. Comment ces gens faisaient-ils pour se déplacer aussi aisément sur la terre ferme ? Elle se sentait bancale lorsque ses deux pieds touchaient le sol, elle s'imaginait choir à chaque pas, si bien qu'elle avait pris l'habitude de raser les murs, une main sur ces derniers pour pouvoir se rattraper si elle s'écroulait. Elle avait fini par se convaincre qu'elle était un peu comme un poisson : en train de suffoquer lorsque les atomes de dioxygène l'entouraient, en train de trembler lorsque l'eau ne l'enveloppait pas, en train de chercher partout une flaque, une marre, une rivière pour s'y baigner et peut-être même s'y noyer.
Shannon passait son temps à la piscine.
Après les cours, elle courrait presque jusqu'à cet établissement malgré le sol glissant, le manque d'eau, sa démarche chancelante. Le gardien était bien le seul qui avait droit à un de ses sourires. Jusqu'à la fermeture, parfois une ou deux heures de plus, elle nageait sans relâche, restant le plus possible sous l'eau pour inonder tout ce qui la rongeait. Nous étions en plein hiver et les rares personnes présentes dans le grand bassin la laissèrent bientôt seule dans son monde fait de liquide, de bleu, de chlore. C'était tellement agréable, ce silence, en dessous. Il n'y avait que dans les abysses qu'elle contrôlait réellement son souffle et qu'elle pouvait respirer. Les gens ne comprenaient pas : nager, c'était se faire pousser des ailes. Nager, c'était voler. Comme à son habitude, elle finit assise au fond du bassin, sa tignasse plus désordonnée que d'habitude ne lui collait pas à la peau ici, ils n'étaient pas lourds à porter, ils n'étaient pas non plus emmêlés. Tout était plus facile sous l'eau.
Shannon reste totalement immergée cinq minutes et vingt-sept secondes.
C'était son record en apnée. Mais les chiffres ne l'intéressaient pas, elle n'avait jamais vraiment apprécié les mathématiques. Il n'y avait que les flots pour elle. Mais elle est obligée d'abreuver ses poumons d'air, et elle se déteste être humaine. Le contact de l'air est glacial et destructeur, si bien qu'elle a peur de ne pas se remettre de cette gifle. Elle a envie de retourner immédiatement dans ce monde qui n'est pas fait pour ce corps fragile mais un visage apparait dans son champ de vision lorsqu'elle soulève les paupières. Elle baisse le regard puis se hisse jusqu'au bord du bassin pour s'y asseoir. L'eau manque déjà à son épiderme pourtant humide, mordu par le manque de chaleur dans la salle. Mais elle n'était pas seule, donc elle supposait que ça pouvait être pire. Ahn était une afro-asiatique passionnée d'escalade possédant des cheveux fous, avec des yeux dans lesquels des morceaux de soleil avaient été semés - c'était ainsi que Shannon la percevait. Les doigts plein de pansements de la plus souriante attrapèrent quelques gouttes d'eau qui perlaient sur le visage de la plus pâle, pendant qu'elle lui parlait de sa voix enjouée : « Je savais que j'allais te trouver ici » ; « Tu sais que tu ne pourras jamais rejoindre un autre pays à la nage, hein ? », puis elle riait. Même l'eau ne pouvait calmer les battements extravagants du cœur de Shannon.
Shannon adorait écouter le rire d'Ahn.
Cette sportive amoureuse des sensations fortes était bien la seule qui l'approchait malgré ses airs de poisson mort. Elle était consciente que la brune était à l'écoute de ses paroles malgré son mutisme et c'était quelque chose qui plaisait à Shannon, d'écouter celle aux cheveux bouclés. Elle ne lui racontait jamais sa vie, elle ne cherchait jamais à se rendre intéressante. Elle lui disait des choses agréables, comme cette fois à la cafétéria, alors qu'elle était juste derrière elle à faire la queue pour s'acheter un thé : « Savais-tu qu'une déesse se nommait Shannon ? Elle veillait sur une rivière du même nom, j'crois que c'était dans la mythologie irlandaise, un truc dans ce genre. Ton prénom te va vraiment bien ». Et il fallait entendre ses rires, à Ahn. Lorsqu'elle fermait les paupières, Shannon les voyaient comme des milliers d'étoiles dans l'immensité du vide, des éclats dans le noir, de véritables lumières, vives et rassurantes. Même l'eau ne l'était pas autant.
Shannon aimait juste un peu trop Ahn.
Et à chaque fois que cette pensée la prenait, elle avait envie de fuir sous la surface. Mais elle savait que même si elle emplissait cette piscine de ses émotions, ses sentiments continueront de lui coller cruellement à la peau. Contrairement au liquide, ils ne suintaient pas le long de son épiderme pour se perdre sur le carrelage, ils ne se séchaient pas non plus d'une caresse d'un morceau de tissus, ils ne s'envolaient pas malgré les puissantes rafales du vent d'hiver. Le désir restait gravé en elle bien qu'elle plongeait, inlassablement. Secrètement, elle avait envie de toucher la peau foncée de son unique camarade, puis de mouiller ses longues boucles. Déposer quelques perles liquides sur son visage et embrasser les plaies de ses genoux écorchés, eux aussi pansés maladroitement. Perdu dans ses pensées, elle n'avait nullement entendu le silence de son amie, elle n'avait pas remarqué ses pupilles bloqués sur elle.
Shannon se fait voler un baiser.
Sa bouche était encore humide et avait le goût du chlore mais cela ne semblait pas déranger sa camarade. La plus pâle tourne au coquelicot, alors que ses yeux s'ouvraient en grand, tombant sur ceux remplis de malice de l'escaladeuse. Cette dernière recule, rompt l'échange mais son visage reste tout près de celui du poisson. Ahn sourit avec toute la tendresse du monde, et ses cordes vocales vibrent, tout doucement : « Ce ne sont que des émotions, Shannon. Et moi je te préfère avec, arrête d'essayer de les noyer ». Puis elle se recule soudainement, ses yeux rieurs, elle passe ses doigts dans ses boucles désordonnées : « J'étais presque sûre que tu allais devenir bleue ! ».
Shannon entend Ahn rire très fort, et elle se dit que ça, c'était quelque chose que l'eau ne pourrait jamais lui offrir.
Par: Chouingum
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PoesiaRecueil de textes trouvés sur internet, et quelques fois provenant de mes propres mains. Bonne lecture !
