Je me redresse brusquement, arrachée à ce refuge onirique par la stridence du réveil. Le paradis s'évanouit d'un coup, dissous dans l'obscurité de ma chambre. Mes yeux, encore lourds de sommeil, peinent à s'adapter. Une lueur blafarde filtre à travers la fenêtre et découpe faiblement les contours du mobilier. Dehors, la nuit n'a pas encore tout à fait cédé sa place au jour. Quarante minutes avant de partir pour le lycée.
La réalité reprend ses droits. Mes petites sœurs dorment dans les chambres voisines, inconscientes de l'univers que je viens de quitter, comme si ce voyage nocturne avait momentanément effacé mon quotidien. Je me lève sans bruit et m'engage dans l'escalier étroit menant au rez-de-chaussée. La maison est silencieuse. Dans la cuisine, la pluie s'abat violemment contre les vitres, martelant le verre avec une régularité hypnotique.
Je me déplace avec précaution, attentive au moindre craquement. Ma benjamine a le sommeil fragile. Je sors mon bol familier, une cuillère, puis les céréales. Les gestes sont mécaniques, presque rituels. Une fois installée à la table, je laisse mon esprit dériver. Comme chaque matin, je rejoue mon rêve, j'en modifie parfois la fin, selon mon humeur. Mais aujourd'hui, un détail infime s'est glissé dans le scénario, et il suffit à retenir mon attention plus longtemps que d'ordinaire.
Lorsque j'ai terminé, je remonte m'habiller. L'uniforme, les cheveux attachés simplement, quelques gestes dans la salle de bain. Je passe mon manteau, attrape mon sac et quitte la maison. Avant de fermer la porte, je jette un dernier regard en arrière, vers ce foyer qui s'éveille lentement.
Le jour est levé à présent. La pluie a cessé, laissant place à un soleil timide qui éclaire les rues encore fraîches. Marcher me fait du bien. La ville s'anime : moteurs, voix, écrans allumés derrière les fenêtres. Ce vacarme contraste avec le silence de mon rêve. Je m'y suis habituée, pourtant. Ou plutôt, j'ai appris à préférer cet autre monde, celui qui m'attend chaque nuit, immuable et pourtant si vivant. Même si j'en connais chaque détail, il me semble infiniment plus désirable que cette routine sans relief.
À l'arrêt de bus, l'attente est brève. Quelques minutes à peine, suffisamment pour replonger dans mes pensées. J'aimerais pouvoir m'y rendre vraiment, m'éloigner du stress, de cette répétition sans fin. Le bus arrive. Je m'installe près de Clara. Comme toujours, elle écoute de la musique, le regard perdu derrière la vitre. Nous parlons rarement à cette heure-ci.
Je tente, une fois encore, d'évoquer mon rêve. Elle le connaît presque aussi bien que moi. Nous avons souvent imaginé ensemble le visage de l'homme, parfois jusqu'à en rire.
Elle surprit mon regard et compris aussitôt.
— Alors ? demande-t-elle avec un sourire entendu. Du nouveau ?
J'hésite.
— Je ne sais pas... J'ai seulement eu la sensation fugace que le rêve s'attardait un peu plus longtemps que d'ordinaire. Quelques secondes, tout au plus. Rien de vraiment marquant.
— C'est tout de même singulier, répondit Clara. Je n'ai jamais entendu parler de quelqu'un qui ferait, nuit après nuit, le même rêve.
— J'ai cherché, pourtant. Sur Internet, sur les forums, partout où l'on échange ce genre de témoignages. Je n'ai rien trouvé. Pas même les recoins les plus obscurs du réseau n'ont évoqué un cas semblable. J'ai fini par abandonner.
Je réalisai alors que ces recherches appartenaient déjà au passé, englouties par des mois de recherches stériles.
— Qui sait, reprit-elle après un instant. Peut-être finiras-tu par le voir, cet homme.
— Qui sait..., murmurai-je.
Elle hausse les épaules, légère.
— Un jour, ça s'arrêtera. Les rêves s'effacent avec le temps.
Ses paroles me heurtent plus que je ne voudrais l'admettre. Je me tais. Clara a toujours eu ce sens du réel qui m'échappe, cette manière de ramener les choses à leur simplicité brutale. Pourtant, l'idée de ne jamais connaître l'issue de ce rêve me laisse une amertume persistante.
Le bus poursuit sa route. Je ferme les yeux, m'abandonne au dossier du siège. Le sommeil me gagne presque aussitôt.
La journée s'écoule sans éclat : les cours, les notes, les échanges familiers. Rien ne dévie de l'ordinaire. Et pourtant, une sensation diffuse ne me quitte pas, une tension sourde, insaisissable, tapie sous la surface.
À la sortie, je prends seule le chemin de l'arrêt de bus. Le malaise s'intensifie. Quelque chose cloche, sans que je puisse en identifier la cause. J'essaie de balayer cette impression et poursuis ma route.
Assise sur le banc, je reprends ma lecture, le monde autour de moi réduit à un flou indistinct. Un murmure presque imperceptible me fait frissonner.
— Rose...
Mon cœur s'emballe. Je tourne la tête, mais il n'y a rien, rien que l'air vide et les quelques passants pressés. Une main ferme et glaciale saisit soudain mon bras. Le contact me fait sursauter, le souffle me manque. Une peur sourde, viscérale, me serre la poitrine. Mes jambes flanchent, un vertige me submerge. Je veux hurler, mais aucun son ne sort.
Je me retourne, haletante, cherchant l'origine de cette intrusion, et je ne vois personne. Le vide. Le néant. Mon esprit s'emballe, la panique me serre la gorge, et tout autour de moi devient flou. La ville, les passants, le banc... tout se dissout dans une sensation vertigineuse de chute.
Mes pieds ne touchent plus le sol. Le vent me soulève, la lumière se déforme, et je sens mes forces m'abandonner. Je ferme les yeux instinctivement, terrifiée, et quand je les rouvre, je ne reconnais plus rien.
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Faustian. Les amants maudits
FantasyRose est une jeune fille semblable à tant d'autres. Elle mène une existence paisible, sans jamais avoir été confrontée au moindre bouleversement. Pourtant, chaque nuit, un rêve s'impose à elle. Toujours le même, inlassablement identique. Elle se voi...
