Je m'avançais vers la cascade de cheveux blonds-châtains qui dépassaient du banc. Elle avait enfoncé un bonnet sur sa tête et était emmitouflée dans un manteau chaud tandis que j'étais à la limite de l'hypotension avec ma jupe et mon simple débardeur. De la fumée s'échappait de sa bouche lorsqu'elle respirait, et elle eut un regard pour moi. Je n'avais pas envie de la voir, encore moins sur notre banc. Encore moins à ma place.
_ Salut souffla-t-elle
_ Qu'est-ce que tu fais ici ? murmurais-je, droite comme un piquet, un peu en retrait, méfiante.
_ Je savais que tu viendrais là.
_ Je ne veux pas te voir Swann.
_ Je sais, répondit-t-elle doucement.
Elle déposa une lettre sur le banc, son manteau, son bonnet et partit sans un regard. Au coin de la rue, lorsqu'elle disparut, je m'avançais vers celui-ci et enfila le manteau ainsi que le bonnet. On devait avoisinner les dix degrés et ça ne faisait aucun doute que j'étais tombé malade. J'essuyais les dernières larmes qui avaient roulé sur mes joues et qui commençaient presque à gercer dessus, et me réchauffa dans le caban fourré. Je ramassai la lettre et me posai sur le banc. Je ne l'ouvris pas tout de suite. Il était environs cinq heure du matin, le soleil commençait à peine à se lever. C'était magnifique.
La pluie avait cessé, les rues avaient été noyées par l'averse torrentielle. L'air était humide et frais.
Je me réchauffais doucement avec le manteau de Swann. Il sentait bon, l'odeur caractéristique du parfum de Terre Sauvage d'Hermès. Sauvage. C'est ce qu'était Swann.
Je me souviens l'avoir tout de suite appréciée. On était vraiment sur la même longueur d'onde, elle était fraîche, j'avais besoin de bonheur à cette époque. Je venais juste d'arriver à Londres, pleine de bonne volonté et de bonnes résolutions. Néanmoins, pas décidée à m'ouvrir à elle sur mon passé, on avait passé des heures à discuter d'amour. Des semaines à rigoler, à danser. Carl, moi et elle nous formions un superbe trio, naive que j'étais je n'avais absolument pas remarqué que leur complicité était due au fait qu'ils aient été un couple. Mais je savais que Carl m'aimait. Je le savais vraiment, au fond de moi, que j'étais la seule à ses yeux.
Xfactor. Le début de la fin. La jalousie, l'envie. Ma relation avec Liam, précurseur des tensions avec Swann. Oui, j'avais vu qu'il lui plaisait, mais je voulais un ami, une amitié comme celle qu'elle partageait avec mon propre petit ami. J'avais pas d'autres idées derrière la tête. Je ne voulais en rien la faire souffrir, elle m'avait tant aidé. C'est à partir de cette discussion dans les toilettes de Wembley, c'est au moment où ils se sont mis ensemble, c'est lorsque j'ai chanté The Lonely que notre amitié c'est dangereusement fissurée.
Swann a toujours eu ce qu'elle voulait. Même si le seul salaire de sa mère ne suffit pas pour constituer un capital assez conséquent pour partir en voyage chaque vacances ou pour des fringues de marques, Swann a toujours été super gâtée. Déjà, et il faut l'avouer, elle est magnifique. C'est une fille absolument superbe, avec un corps digne des mannequins, une attitude qui impose le respect. Elle intimide, sauf quand elle prend les gens sous son aile, comme elle l'a fait pour moi.
C'est également une fille sure d'elle, qui a du s'affirmer pour vivre auprès des autres. Populaire, mais au fond, très seule. Endurcie par la vie, je ne sais d'ailleurs pas pourquoi, mais on ressent sa force lorsqu'on est auprès d'elle, comme un halo divin.
Il était temps d'ouvrir cette lettre.
Je rabattis mes jambes contre mon buste et décacheta doucement l'enveloppe, pour voir apparaître quelques pages écrites manuscritement.
Lundi 30 septembre 2010
Tu es partie. Tu viens de partir de la maison. Tu pars, et tu ne reviendras pas, n'est-ce pas ? Non. Tu t'en vas pour vivre la plus belle aventure de ta vie, celle que j'aurais tant aimé éprouver moi-même. Je dis pas que tu as volé mon rêve, je ne suis plus aussi énervée que tout à l'heure. Je dis simplement que, je t'envie, là, tout de suite. Tu vas prendre le taxi qui s'est arrêté devant la maison, tu vas laisser une lettre pour maman, en me disant aussi aurevoir. C'est ça ? Tu nous dis aurevoir. Tu me dis adieu.
Je ne suis pas stupide Emma, je sais que c'était surement la dernière fois qu'on se parlait en tant qu'amies. En tant que meilleures amies. Et je dois avouer que, honnêtement, tu me manques déjà.
Je n'ai jamais eu de meilleure amie, ou d'amies. Pas des vraies, pas celles où tu sais que c'est pour toujours. Tu dois savoir pourquoi. Je suis intimidante, caractérielle. Trop sure de moi. Je sais tout ça, mais si tu savais comme je me suis battue pour acquérir cette force Emma... Il y a tant de choses que tu ne sais pas sur moi. Et il y a tant de choses que tu dois savoir, pour me comprendre.
Je suis malade. Je suis schizophrène dite négative. Lorsque j'ai eu quinze ans, mon père est parti. Il a quitté ma mère et moi aussi, par la même occasion. On était comme les cinq doigts de la main, j'ai très mal vécu son départ. Et au collège, j'ai commencé à être très critiquée, à perdre tous mes amis. Je me suis mise à fumer, à boire. Bien sur, personne n'était au courant. J'avais seize ans lorsque je fus arrêtée pour comportement agressif sur la voie public, à cause d'une trop forte dose d'alcool. Ça a été un choc énorme pour ma mère, et on a commencé à prendre soin l'une de l'autre mais... le mal était fait. Les premiers symptômes de la maladie sont apparus peu après, j'avais l'impression de me disloquer de l'intérieur. J'avais peur, sans arrêt. Complètement terrorisée par tout ce qui m'entourais. Je n'avais plus envie de vivre. Mes notes dégringolaient littéralement, ma mère ne savait plus quoi faire, pensant que mon état était une sorte de dépression. Je croyais également que c'en était une. Et puis, mon petit ami de l'époque ne supportais plus mon comportement abusif, tantôt trop amoureuse et jalouse, puis après complètement désintéressée et envie de rompre.
Ce que j'essaie de te dire Emma, c'est que... Carl est intervenu à un moment dans ma vie où, tout s'écroulait. Mon copain voulait absolument qu'on couche ensemble alors que je ne me sentais pas prête pour ça. Je suivais un traitement sans effet, car mauvais diagnostic. A l'époque, je ne savais pas encore que j'étais schizophrène. Ma mère et moins étions tristes et encore sous le choc du départ de mon père. Je n'avais plus d'amis.
Et, il est apparu. Ça a été un véritable coup de foudre. On était dans le même lycée sans s'être jamais parlés, et... on est tombés amoureux. Vraiment amoureux, le vrai amour, celui qu'on ressens qu'une fois. Ça me fait bizarre de t'écrire ça, ça me semble déplacé. Mais, je ne t'enverrais surement jamais cette lettre. Je peux m'ouvrir alors.
Tu as le droit de savoir pour moi et Carl. C'est légitime. On s'aimait... passionnément. Il m'a tant aidé quand le diagnostic final est tombé. J'étais détruite. La schizophrénie est irréversible Emma. Je vais être malade toute ma vie, rends-toi compte. Le traitement coûte cher, mon père le paie et ma mère s'occupe du reste. Elle s'occupe de moi. Ça n'a pas tous les jours été facile mais, Carl a été super, vraiment. J'ai... je lui dois tant. Il me tirait du lit lorsque de déprimais, il me forçait à faire des choses lorsque je ne voulais pas sortir. Comme il l'a fait pour toi, n'est-ce pas ? Ça doit être son type de fille, celles fragiles émotionnellement. J'ai rompu avec lui deux semaines avant que tu arrives. Un coup de tête et, pour être honnête Emma... je le regrette. Il a été très frustré de notre rupture, m'en a voulu mais, on ne peut pas vivre l'un sans l'autre. Et si je dois être sincère avec toi, oui, oui j'ai encore des sentiments pour lui. Mais je ne saurais pas analyser ça comme de l'amour, je sais juste que c'est très fort. Je sais juste que, celui que j'aime est Liam. Après, je ne peux pas prédir le futur. Nous avons été ensemble très longtemps et, ma décision était irraisonnée. J'ai fais une connerie, et tu es apparue entre temps et, Carl a prit soin de toi, comme il a pu prendre soin de moi. J'ai laissé partir l'homme de ma vie, et tu veux que je te dise, je suis heureuse que tu sois tombée sur lui car tu semblais véritablement mal en point. Tu me rappelais comment j'étais, avant, au début. Aujourd'hui, je suis quelqu'un de presque normal, tu sais. Je prends un traitement où il n'y a que très peu d'effets secondaires, je sais prendre soin de moi moi-même. Mais j'ai toujours besoin de lui. J'aurais toujours besoin de lui.
J'accusais le coup. Fermai les yeux. Respirai une grande bouffée d'air frais qui me frigorifia littéralement à l'intérieur, ma chair devenant glacée. Je ressentais une sorte de vide, au fond de mon estomac, de mon être tout entier. Je continuai ma lecture.
J'imagine que pour toi ça ne constitue pas des excuses, que c'est surement pas suffisant après ce que je t'ai fais endurer mais, tu m'en a également fais baver Emma, sans que tu t'en rendes même compte. L'amour que te portais Carl, alors que deux semaines avant, c'était moi dans ses bras ça m'a... détruite. Tu n'en a jamais rien su, tu étais tellement triste que tu t'étais focalisée sur toi-même et je ne te blâmerais jamais pour ça. Mais, le voir chez moi si souvent, dans ta chambre, dans ta douche, toi dans ses fringues... Tu n'as jamais remarqué mes larmes, tu ne m'as jamais entendu pleurer la nuit. Je me suis cachée, enfermée dans un mutisme dont je n'arrivais pas à sortir. Puis, il y a eu Xfactor, juste avant que je ne craigne de rechuter. Et j'ai rencontré Liam. J'avais besoin de m'accrocher à quelqu'un, besoin qu'une personne prenne soin de moi. Et... vous étiez si proches. J'imagine que je vous voyais de la même manière que tu nous voyais Carl et moi, trop proches. Tu sais, je ne suis pas stupide. Je savais très bien qu'il était amoureux de toi Emma. Il aurait fallu être aveugle pour ne pas le remarquer. Quand on se promenait tous les trois en ville, quand on se voyait, il était toujours pleins d'attentions, des mains dans le dos, des sourires en coin, des regards complices. J'étais aveuglement jalouse. Dans ma tête à ce moment, je me suis réellement battue pour rester normale, pour ne pas faire de rechute. Ma schizophrénie n'est pas une des plus impressionnantes, elle n'en est pas moins réelle et, c'est pas quelque chose que je dois prendre à la légère. Alors oui, j'ai été très dissuasive dans les toilettes à Wembley. Oui, j'ai été super froide, et je m'en excuse. Et lorsque tu nous as laissés seuls j'ai enfin pu lui parler. Je n'ai avoué jusqu'ici ma maladie qu'à Carl, et toi aussi, même si je ne pense vraiment pas poster cette lettre. Je pense pas que t'aies besoin de mes malheurs pour te sentir mieux. Si je le fais un jour, je pense que j'aurais une bonne raison.
Bref. J'ai embrassé Liam, on ne s'aimait pas, mais moi, j'avais besoin d'aimer quelqu'un d'autre que ton petit ami. Que mon meilleur ami. Que mon ex chéri.
Et c'est sur qu'on a une relation bizarre, peut-être qu'on couche trop ensemble, qu'on est trop rapides mais, j'ai besoin de me consumer dans ses bras Emma. J'ai besoin d'oublier que ce que je ressens pour Carl, je ne devrais pas le ressentir, et que ma jalousie à ton égard est trop forte. J'y arrive que dans ses bras, que quand je suis bien et que je me sens aimée. Je me démène pour cette relation, si tu savais. J'y crois très fort.
Je peux te sembler superficielle depuis que je suis redevenue populaire, même si tu ne m'as jamais connue avant. Je me cache un peu de ce que je suis réellement. Je suis trop froide, trop franche. Je t'ai blessé, et je regrette ce que j'ai dis et la manière dont je t'ai parlé Emma. J'arrive pas à arrêter de pleurer. J'arrive pas à arrêter d'écrire non plus. J'avais jamais ressenti ça, le besoin de me confier à corps perdu à quelqu'un. Je ne te posterais jamais cette lettre, j'ai trop d'amour propre mais, je voudrais qu'un jour tu saches tout ça. Qu'une part de moi est toujours amoureuse de Carl.
Que l'autre est raide dingue de Liam.
Que je suis jalouse de l'attention que te porte les gens. De ta fragilité, de ta sensibilité. De ta capacité à être aussi soutenue, alors que quand pour moi tout c'est écroulé il n'y avait que Carl.
Que tu peux pas t'empêcher de me manquer, malgré tout ça.
Je suis si désolée Emma.
Je retins mon souffle. C'était la fin de la première lettre. Alors comme ça, Swann était malade... Vraiment malade. Schizophrène. Elle ne me l'avait jamais dis...
Je me repassais en tête ces trois derniers mois, ensemble. Nos crises de rire devant la télé, nos danses improvisées sur "Kiss" de Prince, nos batailles de pâte à cookie, nos larmes devant les films à l'eau de rose, nos séances cinéma, nos sorties en ville, nos cuites dans les bars... Notre amitié fusionnelle, les fois où on a dormi dans le même lit pour pouvoir parler toute la nuit, nos pétards qu'on avait fumé ensemble, complètement défoncées, lamentables... J'avais passé tellement de bons moments avec elle.
Elle est malade. Vraiment malade. Schizophrène. Elle ne me l'avait jamais dis... Jamais.
Les moins bons moments aussi. Ceux où elle ne voulait pas que je rentre dans sa chambre, où lorsqu'elle pleurait sans aucune raison et que ça me rendait folle. Nos disputes lorsqu'elle était trop froide et les textos qu'on s'envoyait pour se rabibocher. Ses regards lorsque j'étais avec Carl. Je me doutais qu'elle était jalouse, mais pas dans ce sens là. Pour moi, je lui piquais son meilleur ami, c'était légitime. Mais je ne le voyais pas dans le sens où je lui piquais son ex. Son comportement indescriptible, ses crises de colère incontrôlées... elle se battait.
Elle se battait.
Mardi 1 octobre
Carl m'a sorti du lit de force, aujourd'hui. Si tu savais comme c'est agréable de l'avoir à mes côtés Emma. J'ai du mal à me remettre de mon élimination à Xfactor, je trouve ça si injuste... je ne me suis pas foiré, j'avais bien chanté. Mieux que Cher. Mieux que Katie. Toutes les deux avaient complètement loupé leur audition. Cheryl aurait du me prendre. J'aurais tenu la distance, j'aurais réussi à assurer aux primes. Et dire que demain je reprends les cours, comme une ado normale. Je ne suis PAS normale. J'ai encore tellement à prouver. Ça me fait du bien de pouvoir te parler Emma, rien que par le biais d'une feuille. Même si je crains de ne jamais pouvoir poster ces lettres. Je sais pas si tu comprendrais.
J'ai pas envie de retourner au lycée. Il va y avoir tous ces gens qui vont me papillonner autour en me félicitant d'être allée aussi loin, que je chantais super bien. D'autres qui vont me faire des moues désolées hypocrites, et encore d'autres qui risquent de me demander des autographes de Liam.
Si tu savais comme je t'envie, à l'heure qu'il est, d'être en répétition avec lui, et avec le reste des gars. L'idée de ce groupe est tellement géniale. Tu as l'air de vraiment bien t'entendre avec Harry. J'ai peur, pour Carl. Il ne te le montre pas mais cette histoire le rend fou. C'est vrai, ces garçons sont si attentionnés avec toi, je crois qu'il est jaloux que tu passes autant de temps avec eux. Il ne leur fait pas confiance.
Je dois y aller, Carl vient de sortir de cours et il veut qu'on aille faire un tour en ville. J'ai besoin de me changer les idées.
Oui, je me souviens de cette journée. Au moment où elle écrivait cette lettre, j'étais à The Roxy avec Esther, autour d'une bière pression, en train de pleurer toutes les larmes de mon corps. Et je venais de me rendre compte d'une chose : moi j'avais Esther sur qui me reposer, j'avais les garçons. J'avais le choix, je pouvais leur parler, j'étais entourée.
Swann n'avait que du papier. Du vent.
La suite de la lettre avait une écriture plus appuyée, comme si elle avait écris sous le choc d'une émotion forte.
Je ne sais pas ce qui c'est passé Emma, mais, dis-moi que tu n'as pas fais de connerie. Je... je ne m'attendais pas à te voir dans ce H&M. J'aurais jamais cru que tu y serais, je me serais pas affichée comme ça avec Carl sinon. Je t'en supplie, ne crois pas que je veuille te le piquer... Il est inconsolable. On est rentré chez lui et on a discuté pendant des heures. J'avais jamais vu Carl aussi dévasté que là. Il me fait presque peur Emma... Il est à moitié en colère et, de l'autre moitié, complètement fou de chagrin. J'aimerais tellement que tu lui pardonnes. James est resté avec lui et moi, je suis rentrée. Il ne voulait plus me voir. Attends, mon téléphone sonne.
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