Sur ses pattes

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« Lorsque nous marchons, nous nous souvenons que nous n'existons que pour cela.

« C'est pourtant simple, n'est-ce pas ? À la tombée de la nuit, nous observons la lune, sans mettre pour autant fin à nos affairages. Oui, nous dormons. Nous nous relayons en fait, au rythme qui nous paraît le plus intuitif. C'est ainsi que nous savons que nous obéissons au monstre vivant et animé qui est le nôtre. Cet être vorace qui se nourrit de la lumière de la lune et rejette des quantité faramineuses de plaisir est celui que nous abritons tous. Il est celui qui nous lie tous les uns aux autres, celui qui fait que nous restons solides face à nos obstacles... »

Ce qui se racontait, c'était les Mémoires. À l'époque où les nomades étaient encore des nomades, à l'époque où le vent soufflait pour rejoindre le soleil au matin et le fuir le soir, à l'époque où les océans coulissaient sous ce colosse de poussière, toujours vers l'ouest, à l'époque où les hommes ignoraient un art : celui de voir l'avenir, à l'époque, à l'Époque, à l'Époque où les nomades étaient des Marcheurs. À cette époque, nul n'ignorait que ces grandes familles qui arpentaient les terres étaient comme la sève sous la gigantesque écorce, la sève dans les vaisseaux que forment l'eau, l'air et le sable, la sève battante sur l'éternellement jeune écorce. Ces familles marchaient par le monde pour y propager la volonté chaude, bouillante, vivante, de vivre. Elles abritaient en elles la conscience des anges - il était dit que le sang de ces ailés coulait dans leurs veines - et elles véhiculaient des arts dont s'abreuvaient de multiples cellules humaines disparates, des civilisations toutes différentes qui s'unissaient dans une alchimie en apparence parfaite.

En apparence... Dans les faits, force était de constater qu'une tension malsaine, longuement accumulée, avait commencée à se déchainer et emportait dans ses tempêtes les Bâtiments de l'humanité. Les Marcheurs avaient disparu progressivement, leurs traces avec eux. Ne restaient que quelques longues chaînes, enterrées à des kilomètres sous l'écorce, sous la pierre, sous la terre, sous le sable, vestiges des routes à travers l'écorce dont eux-seuls détenaient les secrets. Les effondrements sur ces voies dites « Voies de surface » les avaient cachées au commun des mortels.

Les Bâtiments, prouesses architecturales réalisées du vivant d'un seul homme... Les Voies de surface, chemins inconnus à travers les strates du sol... Les anges... Toutes les traces d'un super organisme animé d'humains avaient disparues. Enfin, presque. Les Marcheurs n'avaient pas vraiment disparus, ils avaient juste cessé de marcher... Au final, les voilà réunis dans un village, passant pour les membres d'un monastère...

Les enfants commençaient à s'agiter. Le long silence les incitait à réfléchir, le très long silence les incitait à se disperser... Il n'en restait plus qu'une poignée, quand le vieil homme sorti de sa mélancolie...

« Nous sommes le vent. Et l'océan. Et le sable. Et l'humain. Nous sommes eux tous en même temps, le sang qui coule dans les veines du monde et les cellules humaines qui le composent.

Oui. Nous sommes le vent. Nous sommes les Marcheurs. »

Les MarcheursOù les histoires vivent. Découvrez maintenant