Le couloir de la demeure des Natatou était une gorge sombre où les murmures des ancêtres semblaient encore flotter dans la poussière suspendue. Ce matin-là, comme tous les autres depuis dix-neuf ans, Zarah en franchit le seuil avec une prudence de proie. Ses paupières étaient lourdes, lestées par une nuit de rêves agités où elle courait sans jamais avancer. Elle avançait à tâtons, la main effleurant le crépi froid du mur, cherchant le refuge de la salle de bain, quand l'espace devant elle se referma brusquement.
Le choc fut sourd, massif.
Elle heurta un torse de pierre, une présence si imposante qu'elle fut projetée en arrière. Son cœur, déjà fragile au réveil, s'emballa, cognant contre ses côtes avec une violence qui lui coupa le souffle.
— Désolée ! laissa-t-elle échapper dans un souffle, la gorge instantanément nouée.
Elle n'avait pas besoin d'ouvrir complètement les yeux pour savoir qui se tenait là. L'odeur la trahissait avant même la vue : un mélange de bois de santal, de cuir coûteux et cette pointe de fer froid qui semblait émaner de sa peau. Karim.
Il la surplombait du haut de sa stature de prédateur. Dans la pénombre, ses iris noirs n'étaient que deux trous sombres, absorbant la faible lumière du couloir. Il ne bougeait pas, ne tendait pas la main pour la stabiliser. Il se contentait d'exister, une force gravitationnelle qui aspirait tout l'oxygène de la pièce. Il s'apprêtait à parler, sans doute pour déverser une de ces remarques cinglantes sur sa maladresse, mais la voix du muezzin s'éleva alors dans le quartier encore endormi.
Ce chant sacré, pur et vibrant, sembla figer la scène. Zarah ferma les yeux, remerciant intérieurement le ciel pour ce répit. Dans la culture des Kenan, le sacré imposait le silence. Karim se détourna, sa silhouette se découpant comme une ombre chinoise contre la fenêtre du fond.
— Sois prête à sept heures, ordonna-t-il, sa voix basse vibrant jusque dans le plancher.
Sans un regard en arrière, il disparut. Zarah resta seule, les jambes tremblantes, l'écho de cet ordre résonnant comme une condamnation.
Après les ablutions et la prière de Fajr, Zarah se laissa retomber sur son lit, incapable de retrouver le sommeil. Elle fixait le plafond où les premières lueurs du jour dessinaient des formes grises. Cette impression d'être contrôlée, d'être une marionnette dont Karim tenait les fils, ne datait pas d'hier. C'était une sensation organique, incrustée dans sa moelle épinière.
Depuis l'enfance, Karim n'avait pas été un frère pour melle ; il avait été un second père, plus jeune, plus féroce, plus présent. Elle se souvenait des jeux dans la cour où, déjà à dix ans, il lui interdisait de courir trop vite. «une fille ne court pas, elle marche délicatement », disait-il du haut de sa maturité précoce.
Le plus douloureux pour Zarah n'était pas la tyrannie brute de Karim, mais le silence assourdissant qui l'entourait : cette complicité tacite de ses parents qui agissait comme une trahison quotidienne. Chez les Natatou, la règle était immuable : les aînés étaient les gardiens de l'ordre, et les parents évitaient scrupuleusement d'interférer dans les décisions prises à l'encontre des cadets. C'était une mécanique bien huilée où l'autorité se transmettait comme un fardeau, ou un privilège.
Dans la fratrie, chacun tenait sa place. Il y avait Amar, l'aîné, dont la sagesse restait lointaine ; puis Karim, l'ombre dominante ; suivi de Hakim et Leila. Zarah, en tant que cadette, aurait dû être la protégée de tous, la petite dernière que l'on chérit. Et avec les autres, l'harmonie régnait. Mais avec Karim, tout devenait combat.
Ce qui rendait l'oppression insupportable, c'était l'évidence que personne ne voulait nommer : Karim était le préféré. Aux yeux de Hossein et Fatima, il était le fils prodige, celui dont l'éclat justifiait tous les excès.
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Mon Mariage Inattendu
RomanceCelui qu'on croit détester est souvent celui qui nous est destiné. Depuis toujours, Zarah et Karim vivent sous le même toit sans jamais vraiment se voir. Lui, le cousin aîné au regard d'orage, à la carrure imposante, à la réputation glaciale. Elle...
