-Qu'est ce que tu comptes faire après ?
-Après quoi ?
-Je sais pas. Pour ton futur ?
-Je sais pas. Me parlez pas d'avenir.
-Et pourquoi ? Ne me dis pas que tu crois ne pas en avoir, Amy. Tout le monde en a un.
-C'est vrai. Mais ce n'est pas un sujet que j'apprécie aborder.
-C'est ce que tu me répètes à toutes les séances depuis deux mois.
-Vous me voyez étonnée que vous n'ayez toujours pas compris, Madame. Le futur et l'avenir, ainsi que tout ce qui a quelque chose à voir avec le temps, me sont des choses désagréables.
-Amy, il faudrait commencer à y penser. Tu es en 3ème, tu vas rentrer au lycée.
-Sans blague. J'étais pas au courant.
-Qu'est ce qu'il s'est passé aujourd'hui ?
-Pardon ?
-Tu es encore plus désagréable que d'habitude.
Je me tais, suite à cette réponse obtenue par Mme Daisen, ma psychologue depuis le cancer de ma mère. Je l'aime bien. Elle fait un peu figure maternelle.
Mes parents l'ont payée pour me permettre de ne pas sombrer suite au décès de M'man. Ils en ont payé un autre pour Lewis, qui a fini sa « thérapie » il y a un an. De mon côté, Mme Daisen a préféré me garder, continuer les séances. Je ne sais pas pourquoi, mais ça ne me déplaît pas, de parler à quelqu'un qui m'écoute. Evidemment, Néo me traite de « bouffeuse d'argent », de « fragile », mais c'est pas grave. J'ai appris à passer outre.
Voyant mon silence, ma psy pousse un soupir, déclenchant un rictus ironique sur mon visage, et par la même occasion, ma réponse :
-J'avais imaginé que vous soyez immunisée, depuis plus de 3 ans.
-C'est vrai, j'ai l'habitude. Alors, quoi de neuf ?
-Rien d'important. Je vous ai parlé de Lisa, Luna et Lenny, et ma vie n'a rien de réellement intéressant. Je suis simplement intriguée par certaines choses.
-Lesquelles ?
-Les jumelles. Il y a quelque chose qui cloche, c'est obligé. C'est louche.
-Comment ça ?
-Bah déjà, ce sont les cousines d'un de mes meilleurs amis. Sacrée coïncidence, non ? Puis elles sont hyper différentes, au physique et au caractère. C'est étrange, non ? Une blonde, une brune, une fille presque asociale et impulsive face à une bonne fée à la bonne humeur éternelle et à la douceur irréelle. On se croirait dans une série américaine. Et je ne trouve pas ça normal. Ni réaliste.
-Pourtant c'est réel.
-Je sais.
-Dis moi, Amy. Je ne te comprends pas.
-Pardon ?
-Tu persistes à créer des théories sur les gens. Tu inventes des coïncidences, des complots et des prophéties partout. Pour toi, tout est toujours lié, et tu te sens obligée de le prouver, quitte à passer des nuits à sacrifier ton sommeil pour trouver des preuves. Tu n'as rien d'autre à faire ? Passer du temps avec ton petit ami ? Avec tes amis, Julie, Nick, Adam, Naël et Kim ? T'occuper de ton avenir ? De ton frère ?
Je me crispe brusquement à l'entente de ce dernier mot.
-Je n'ai pas de frère.
-Tu as un frère.
-Il n'existe pas.
-Il existe. Insite-t-elle.
-N'en parlez pas, tout simplement. Soufflé-je.
-Et pourquoi ?
-Vous savez pourquoi. dis-je simplement. Je le hais ! Lui, Lewis ! Mon père ! Sa.. Sa.. Petite copine ! Je les hais tous ! Ils se pavanent tous, bien à l'aise dans leurs vies étriquées et ridicules ! Comme si Elle n'était jamais partie ! Comme si ma mère n'avait jamais existé ! Et pire, ils me regardent à peine ! Quand ils osent me jeter un coup d'oeil, c'est pour me traîner dans la boue, me faire comprendre que je ne suis pas la bienvenue là-bas, comme si j'avais le choix.
-Calme toi.
-A mes yeux, je n'ai plus de famille , Madame. Je ne les vois plus comme tels. Dans les termes biologiques, à la limite. Et ça fait 3 ans déjà.
-Je sais. Et ça fait 3 ans déjà que tu me le répètes. Et je pense pouvoir te dire que j'ai compris. Mais tu sais Amy, il faut que tu.. je ne sais pas comment te dire ça. Ne laisse pas Lewis, ton père ou Elora pourrir ta vie. Tu ne leur dois rien. Tu ne dois rien à personne. Tu dois juste te battre, défendre tes rêves, satisfaire tes envies, profiter de ta vie et ta jeunesse. Dans 3 ans et demi, tu es majeure. Tu pourras partir.
-Je sais.
-Je te l'ai déjà dit, n'est ce pas ?
-A vrai dire, je pense connaître ce discours mot à mot, vous ne le changez presque jamais.
-Je vais penser à faire des modifications, dans ce cas là. Répond-elle avec un sourire que je lui rends.
Je jette un coup d'oeil à mon téléphone. 14H25. Je suis soulagée que ça soit fini, le ton est assez monté pour aujourd'hui. Mme Daisen avait sûrement raison ; je dois être plus désagréable encore que d'habitude.
-Il est l'heure, Madame.
-Alors je te libère.
Je souris et hoche la tête, attrape mon sac et me dirige vers la porte.
-Au revoir, Madame.
-Au revoir, Amy.
Je sors, ferme derrière moi et soupire. Sacrée journée. Et elle n'est pas terminée. J'espère simplement que cette sortie entre « amis » sera sans trop d'imprévus, et que Néo ne fera pas des siennes ce soir.
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Le Moulin aux Etoiles
RomanceL'autre là ; Toujours heureuse. Toujours de bonne humeur. Toujours aimée et aimante Comme si la vie n'avait aucune emprise sur elle Comme si rien ne comptait à part le bonheur, comme si elle ne voyait que ça Comme si il n'y avait aucunes souffrances...