Quelques jeunes filles se réjouissaient de voir de beaux et robustes jeunes hommes. Elles gloussaient telles des poules au moindre geste à leur égard et allaient leur parler en leur faisant les yeux doux. Que ces jeux là m'exaspéraient ! J'étais loin d'être comme ces jeunesfilles. C'étaient nos ennemis, je n'avais donc aucune raison de leur adresser la parole. J'essayais d'ailleurs de les ignorer totalement malgré quelques avances faites de temps en temps à mon intention : leur clin d'œil, leur sourire enjôleur, leur signe de main... Qu'est ce que cela m'agaçait ! J'avais envie de leur dire : "Désolé les gars, je ne suis pas comme toutes ces jeunes filles qui vous suivent à longueur de journée et acceptent vos avances ! Mauvaise pioche ! ".
Notre bar était rempli tous les jours. Notre famille n'avait un moment de tranquillité ! Quant aux Allemands, ils prenaient leurs aises et envahissaient tous les commerçants de la région. Notre bar n'a pas fait exception ! Nos envahisseurs aimaient beaucoup le côté chaleureux que représentait cet endroit : le bar était assez grand pour accueillir au moins une cinquantaine de personnes, le comptoir se trouvait à l'entrée et les murs étaient peints d'une couleur sable, ce qui donnaient beaucoup de luminosité. Mais nous, nous le supportions mal d'être envahit....Tous les jours se ressemblaient : " Il faut apprendre à vivre avec eux, après tout c'est eux les chefs maintenant !" disait un de nos plus fidèle client en riant. Mon père n'avait pas trop apprécié d'ailleurs, lui qui détestait tant ces boches...
Un jour, une personne que je n'avais jamais vue auparavant, un jeune soldat allemand qui devait certainement être lieutenant, était assis à l'une de nos tables à nappe rouge avec un de ses amis je présume. Il était assez grand, des yeux en amande de couleurs marrons et verts ainsi que des cheveux courts et noirs comme du charbon. Pourquoi je vous parle de lui ? Vous allez bientôt le découvrir !
Au début, je n'y fis pas vraiment attention, jusqu'à ce moment là : je pris le café de ce fameux lieutenant et comme tout autre client, j'allais le lui servir. Puis tout se passa très vite : je glissai sur une pièce de monnaie que j'avais dû laisser tomber (j'ai toujours été douée pour ce genre de maladresse !) puis le café se renversa sur son futur propriétaire... Toute la boisson dégoulinait sur ses beaux vêtements de lieutenant. J'avais honte. Mon père avait assisté à la scène depuis le comptoir. Je me rappellerais toujours de son petit sourire aux coins des lèvres , comme un sentiment de satisfaction ! Les Allemands autour rigolaient sauf celui assis juste à côté. Il me fit très peur lorsqu'il se leva en brandissant son poing et me criant dessus. Son regard me glaça le sang. Le jeune lieutenant me regarda, puis tourna son regard vers son ami colérique. Il se leva à son tour et mit sa main sur la main de son camarade : "Nein ! Das macht nichts."
Je n'avais pas bien compris ce qu'il avait dit. Mais peu importe. Je me mis à ramasser les morceaux tombés à terre. A ma grande surprise il m'aida. Je ne comprenais pas pourquoi il faisait cela. En se relevant il se cogna la tête contre la table et me fit un sourire un peu gêné. Je ne pus m'empêcher de lui sourire également. Puis je partis allant chercher son deuxième café, le premier ayant eu un petit problème d'atterrissage...
Mon père en profita pour me dire quelques mots un peu en colère :
- Tu as vraiment eu de la chance, il aurait pu te tuer si il en avait envie !
- Je suis désolé père...
Tout son visage se décrispa :
- Tu m'as bien fait rire ! Tu aurais vu leurs têtes !
Je ne savais plus comment réagir. Il me mit une main sur mon épaule et continua :
- Aller, retourne au travail et fais attention à l'avenir !
Je fis oui de la tête et retourna à mon travail. Il fallait vraiment que je sois plus prudente.Le jeune Allemand était toujours là. Il avait l'air nerveux : sa jambe bougeait en dessous de la table faisant relever la nappe rouge à chaque montée de son genou. Je l'observai. Il me parut plus sympathique que son compagnon d'arme. Je ne savais pas pourquoi mais j'avais envie de le connaître, il m'intriguait. Il me donnait l'impression qu'il n'était pas comme les autres. C'est vrai, je l'admets, il était plus attirant que ces autres soldats cherchant l'amour à chaque coin de rue. Peut être parce qu'il ne cherchait pas à plaire justement.
Peu importe. Je continuais donc le service en essayant de rattraper le retard que j'avais pris avec cette maladresse. Au moment où je servis le fameux lieutenant, celui-ci se leva et me dit en très bon français (ce qui m'étonna beaucoup) :
- Je vous prie d'excuser mon ami pour toute à l'heure. Il ne voulait pas...
- Ne vous inquiétez pas, c'est de ma faute ! J'ai glissé et....
Je vis mon père me regarder étrangement, un regard noir qui me disait "rappelle toi ce que je t'ai dit : on ne parle pas aux ennemis !".
Je décidais de mettre fin à la discussion pour éviter tout problème :
- Tenez votre café.
Et je repartis dans la cuisine avec ma mère pour l'aider à nettoyer la vaisselle qui augmentait.Le service était terminé, le bar fermé et je partis me coucher. Je pensais à ma journée, au lieutenant Allemand. Je n'avais jamais vu un lieutenant aussi jeune. Puis mon esprit repensa à la guerre qui a démarré voilà un an. Tous les hommes du village étaient partis ou presque et cela se ressentait. Les femmes prenaient leur place. Que feront les hommes sans nous quand même ! Je me fis sourire toute seule. Puis mes pensées devinrent plus sombres...Et mon frère... Que devenait-il ? Il me manquait tellement... Il nous envoyait du courrier de temps en temps et nous lui répondions. Comme cela, nous étions rassurés et lui aussi certainement. Plus j'y repensais, plus tout chez lui me manquait : sa voix, son rire moqueur quand nous nous chamaillions, son regard... Pauvre Arnaud ! J'en avais tellement marre de cette guerre ! Les larmes montaient ... Je mis ma tête dans mon oreiller pour me calmer. J'essayai de penser à quelque chose de moins triste... Je revis alors le lieutenant Allemand dans mes pensées. Peut être était-il celui qui avait emprisonné Arnaud ? Tout était possible. Il restait un ennemi... Je me posais vraiment trop de questions ! Il était grand temps que Morphée m'entraîne dans son royaume.
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Alexander ou Alexandre ?
Fiksi SejarahCécile Durand, une jeune fille française vit avec ses parents dans le Nord de la France lorsque la guerre éclate le 3 septembre 1939. Elle fera la rencontre du timide Alexander Niedlich, lieutenant dans l'armée allemande, qui mettra sa vie plus qu'e...