Chapitre 3 : Alexander Niedlich, lieutenant allemand

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Comme tous les matins, je me suis levée vers six heures. Je suis descendue de mon lit, j'ai pris un bout de pain et je suis allée au jardin. Il faisait beau ce jour là. Notre jardin était immense : le potager le remplissait en grande partie. J'aimais beaucoup y venir et m'occuper des fruits et légumes qui y grandissaient chaque jour : tomates, choux, pommes de terre, pommes, groseilles ... Autant de fruits et légumes qui colorent notre bouche de leur goût juteux !

     Ce jardin était séparé du trottoir par une barrière en bois, nous avions donc une vue dégagée sur la rue ! En face se trouvait, tout au bout d'une avenue, l'hôtel de ville , devenu quartier général des Allemands. Et inversement, les passants avaient tout le loisir de regarder notre jardin ! J'en avais plusieurs fois parler à mon père : il faudrait aménager des haies ou des grandes barrières de façon à garder une certaine intimité. Il me répondait  toujours par "Oui, oui, je verrais.", mais rien ne se faisait. Plus le temps passait, moins je m'en souciais. Surtout qu'en cette période de guerre, mon esprit était occupé à autre chose de plus urgent.

Mon frère était parti depuis un an et nous avions plus de nouvelles... Toutes les lettres qu'on lui envoyé, nous revenaient. Que se passait-t-il là bas ? Était -il toujours vivant ? L'idée qu'il pouvait être mort m'insupportait... Qu'allions nous devenir ? Je fus sortie de mes pensées par une voix masculine avec un léger accent allemand :
- Quel beau temps aujourd'hui !
Je dirigeai mon regard vers ce passant. C'était le jeune soldat sur lequel j'avais renversé son café, il y a de cela une semaine !
J'essayais de l'ignorer. Il le remarqua et se sentit gêné. Il avait l'air de ne pas savoir comment s'y prendre. Il rajouta alors :
- Je suis venu me présenter : je suis le Lieutenant Alexander Niedlich.
Je vis qu'il était nerveux : il tordait ses mains en tous sens !
Je répondis alors simplement et froide :
- Contente de vous connaître Lieutenant Niedlich.
Puis je continuai mon travail dans le potager sans y prêter attention, je n'avais pas le coeur à parler avec nos ennemis.

     Pourtant, ce dernier ne lâcha pas l'affaire : il me regardait, attendant que je rajoute quelque chose et lui fasse la conversation. Il pouvait toujours attendre. Heureusement pour moi, il fut appelé par un officier allemand :
- Komm schnell ! Wir trinken !
Alexander Niedlich répondit :
- Ja, ich komme !
Et l'officier, qui devait être son ami, partit vers la porte du bistrot. Je n'étais pas prête de comprendre cette langue !
Alexander posa ses yeux verts sur moi. Nos regards se rencontrèrent. Je sentis mon coeur battre d'affolement dans ma poitrine et mes joues rougir. Pourquoi avais-je cette réaction ? Je ne devais pas montrer de signe de faiblesse face à cet ennemi.

Cela me rassura un peu quand je vis Alexander ayant le même état d'esprit que moi : il était aussi rouge que mes tomates ! J'esquissa alors un léger sourire qu'il me renvoya. Il s'éloigna vers le bar en me faisant un petit signe de la main. Je ne lui ai pas répondu. Les Allemands sont peut être des humains comme nous tous sur cette Terre mais ils sont aussi nos ennemis en cette triste période. Le dilemme était de taille... Mon père disait souvent que c'était en les ignorant et en leur adressant la parole le moins possible que nous les vaincrions. Je m'efforçais d'y croire : pourvu que l'on en finisse, et vite !

     Ma meilleure amie avait tout vu. Et elle avait aussi remarquer la froideur dont je faisais preuve envers lui et me le fit vite comprendre :
- Bonjour Cécile ! Alors, ce potager ?
- Bonjour Augustine. Ça pousse petit à petit, lui dis-je en lui montrant du doigt les cultures.
Elle m'afficha un sourire, puis continua.
- Qui était ce jeune allemand ? Tu le connais ?
- Oui, c'est un client.
Je vis qu'elle hésita avant de continuer sur un ton de reproche :
- Tu es toujours aussi froide avec tes clients ?
Cette question m'était inattendue. Et le ton dont elle était dite aussi. Je sentis une sorte d'énervement monter en moi.
- Non, celui là est un ennemi, je n'ai pas à lui parler chaleureusement.
- C'est un humain avant tout Cécile ! Tu ne peux pas le traiter de cette façon ! Nous hébergeons trois allemands chez moi et tout se passe bien ! Je leur parle normalement comme si ils étaient des amis proches. Nous avons perdu la guerre et il faut l'accepter maintenant, tu comprends ?
Je la regardais, ébahie par ce qu'elle venait de me dire. Elle était donc de leur côté. Non, ce n'est pas possible, pas Augustine.
-Cécile ?
- Je suis désolée, mais je ne peux pas. Je ne veux pas. Ce sont nos ennemis ! Comment peux tu leur faire confiance ? Je ne te reconnais plus Augustine.
Sur ces mots, je pris mon panier et rentra à la maison, la laissant seule sur le trottoir face au potager.

Alexander ou Alexandre ?Où les histoires vivent. Découvrez maintenant