Chapitre 5 : Une amitié naissante

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Je ne savais pas pourquoi j'avais cédé. Un peu d'aide n'était pas de refus après tout. Alexander avait l'air gentil, mais que cachait-il réellement ? Etait-il comme tous ces nazis sans cœur qui tuaient la moindre personne suspectée de "résistance" ? Il était forcément dans leur coup immonde puisqu'il était gradé. Toutes ces pensées se bousculaient dans ma tête au point de me rendre très nerveuse. Je me torturais à trop penser. Et comme j'étais trop expressive, Alexander le remarqua :

- Vous allez bien ? Vous voulez que l'on fasse un arrêt ? Vous êtes toute tremblante !
- Non, non ! Ne vous inquiétez pas ! Tout va bien ! Je suis juste un peu fatiguée ! lui répondis-je en essayant de cacher ma nervosité.
Il me sourit et continua :
- Je ne voudrais pas qu'il vous arrive quelque chose, cela m'embêterait beaucoup.

Je me mis à rougir. Il fallait vraiment que j'arrête de prendre des couleurs comme ça ! Cela rendait la situation encore plus gênante et mon malaise encore plus grand ! J'essayai de penser à quelque chose de couleur blanc, comme la lune par exemple, pour faire redescendre la tension stockée dans mes joues. Quand j'y parvint enfin, j'eus la courage de lui poser une question qui me turlupinait depuis longtemps dans mon esprit :

- Je voulais savoir, où avez-vous appris à parler le français ?
- Ça vous perturbe, je le vois bien ! Me dit-il en riant de plus belle. C'est mon grand-père qui me l'a appris après la mort accidentelle de mes parents. Il voulait que j'apprenne "la langue des rois" comme il me disait. Et je ne suis pas déçu ! Elle me sert bien aujourd'hui !
- Oui, je le vois.

Puis tout redevint silencieux. Je voyais qu'il était contrarié de la froideur dont je faisais preuve.

Il faisait tellement chaud en cet après-midi de juin que nous avons dû nous arrêter faire une pause. Les quinze minutes de marche sous cette chaleur écrasante étaient interminables. Surtout que nous avions chacun un broc de lait d'au moins deux litres. Des gouttes perlaient sur mon front. Je les essuyais machinalement avec ma manche. Alexander faisait pareil. Ce dernier s'asseyait au pied d'un tronc d'arbre, au bord du chemin de gravillons blancs. De mon côté, je posais mon broc de lait et essayai de retrouver mon souffle. Nous n'étions plus très loin de chez moi, il restait cinq minutes environ.

Je m'assis à côté de lui. Il me regarda et sourit :
- Ça fait du bien d'être un peu à l'ombre ! La chaleur est si écrasante !
-Oui c'est vrai, répondis-je simplement.
- Vous n'êtes pas une personne bavarde, je me trompe ?
Je fus étonnée de cette question et le dévisagea : qu'essayait-il de chercher ? Après tout il ne faisait rien de mal, il cherchait juste à mieux me connaître.
- Non, j'ai du mal à parler avec des inconnus.
- Même avec des inconnus qui vous aide ? Vous êtes vraiment sans pitié ! Me répondit-il en riant.
Je rigolais aussi. Je ne savais pas pourquoi, mais je riais.
Cela lui fit plaisir. Je pouvais voir ses yeux briller de satisfactions.
- Et puis je ne suis pas vraiment un inconnu pour vous ! Je me suis présenté ce matin ! En revanche vous, vous êtes une étrangère pour moi...
Je regardais une petite fourmi rouge grimper sur un brin d'herbe. Tout en continuant à la regarder, je lui répondis :
- Je suis Cécile Durand.
Je lui avais dit. Ce n'était pas un crime. Pourtant je culpabilisais. Pourquoi lui faisais-je confiance ? Pourquoi lui parlais-je ? Mon père serait furieux s'il apprenait cela...
Il répondit en rigolant :
- Cécile ? C'est bien un prénom français !
Je ne bronchai pas. Tout redevint silencieux. Je me sentis gêner. Je l'observais discrètement ; il regardait le ciel. Je ne savais pas à quoi il pensait. Peut-être à son grand-père... Après tout lui aussi était un humain, lui aussi avait des êtres chers qu'il avait laissé en Allemagne. Nous n'étions pas si différents. Je me risquai à poser la question :
- A quoi pensez-vous ?
Il posa son regard vert sur moi. Il avait changé d'expression. Je voyais que je l'avais mis mal à l'aise. Je répliquai assez vite :
- Non ne vous inquiétez pas... Oubliez cette question et remettons nous en route... Je ne dois pas rentrer trop tard.
Il acquiesça et nous repartîmes en direction du village sous le soleil d'été.

     Nous n'avions pas reparlé sur le reste du trajet. Il était très pensif. Arrivée chez moi, je le remerciai beaucoup. Il me sourit. Puis il tourna le dos et partit. Mais il n'avait pas fait dix pas que je l'interpellai :
- Alexander, attendez !
Il se retourna alors et parut surpris. Je continuai :
- Je suis vraiment désolé pour toute à l'heure, sous l'arbre... Je ne voulais pas vous gêner.
Encore une fois, il afficha un sourire. Mais celui-ci était différent des précédents. C'était un sourire attentionné.
- Ne vous inquiétez pas Cécile, je ne vous en veux pas.
Nous nous regardâmes dans les yeux. Mon coeur bondissait dans ma poitrine, j'avais l'impression qu'il transpercerait ma peau à tout moment.
- J'espère vous revoir bientôt.
Puis il partit par la même route dont nous venions. Moi aussi, je l'espérais au plus profond de moi que l'on se reverrait. Mais mon devoir me l'interdisait. Il ne fallait pas que je joue avec le feu puisqu'à y trop jouer, on s'y brûlait forcément.

     Je rentrais tranquillement chez moi, en sifflotant. Mon père m'aida à rentrer les brocs de lait et me remercia. Puis la soirée se déroula normalement, comme tous les jours. Je servis les clients, je nettoyais les tables ou le sol s'il était arrivé un accident, je faisais la vaisselle avec ma mère... Un service banal. Et comme tous les soirs, une fois le service terminé, je rejoignais ma chambre et m'affalais sur mon lit. Que c'était agréable de pouvoir s'allonger ! Ma chambre était mon endroit préféré :  c'était mon "chez moi", une petite pièce de 10 mètres carrés où le papier peint à fleur se décollait dans le bas. Ma fenêtre donnait sur un champ situait derrière chez nous. J'adorais y regarder, voir des animaux gambader, des oiseaux voler et gazouiller... Mais depuis la guerre, je ne les voyais plus. Ils ne devaient plus se sentir en sécurité, eux aussi. Allongée sur mon lit, je pensais à Alexander entrain de regarder le ciel. Que cachait-il ? Pourquoi avait-il l'air si embarrassé par ma question ? J'étais très curieuse et je voulais savoir. Pourtant il ne le fallait pas. Je devais garder mes distances et à tous prix.

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⏰ Dernière mise à jour : Aug 17, 2017 ⏰

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