Chapitre 4 : Les brocs de lait

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Je détestais me disputer. Surtout avec Augustine. Je ne comprenais pas sa vision des choses. Je me sentais trahit. Le sang bouillonnait en moi. Ma mère avait dû le comprendre très vite quand elle m'entendit claquer la porte :
-Cécile ? C'est toi ?
Je ne répondis pas, enfermée dans ma colère. Elle haussa le ton en me voyant entrer dans la cuisine.
- Cécile ! Qu'est ce qui te prends ?! Tu t'es encore pris la tête avec un client ? Il va vraiment falloir que tu changes de caractère ma petite !
Je la fusillai du regard. J'avais horreur des réflexions venant de ma mère surtout quand j'étais de cette humeur !
- Bon ! Vas servir nos premiers clients ! Tu apprendras à être aimable !
Je n'eu pas le temps de réagir qu'elle m'avait déjà poussé vers la salle de bar, plateau en main.

     Mon père se trouva derrière le comptoir, comme à son habitude.
- Ah ! Cécile ! Te voilà enfin ! La cueillette a été bonne ?
Je respirai un bon coup avant de répondre afin de me calmer un peu.
- Oui, très bonne Papa ! J'ai posé le panier dans la cuisine, tu verras.
Il me sourit tout en servant une bière matinale à un des habitants du village. Puis il prit quatre tasses et me dit :
- Tiens, prends ces tasses de café et va les servir à la table 12. Merci.

     Les quatre tasses en main, je me dirigeai vers la table numéro 12 qui se situait dans un coin du bar où j'y trouvai quatre paysans du coin. Ils me remercièrent.
- Mademoiselle ! S'il vous plaît !
C'était la table située juste derrière. Un soldat allemand qui devait avoir la trentaine s'y trouvait.
- Oui, répondis-je, que puis-je faire pour vous ?
- Vous êtes vraiment magnifique, me lança-t-il en tentant de toucher ma robe bleue pâle.
Dans un mouvement de réflexe, je me reculai et lui répondis froidement :
- Un café pour monsieur, c'est noté.
Sur ces mots, je repartis vers le comptoir, laissant ce soldat dans ses désirs sexuels inassouvis.

     Je ne cessais de faire des va-et-vient entre le comptoir et les clients. J'étais déjà épuisée ! Mon énervement s'était dissipé malgré une braise qui subsistait toujours au fond de mon être. La matinée avait bien été chargée ! Les clients affluaient essayant de trouver du réconfort et de la chaleur dans ce que nous leur préparions. Mais les heures du repas étaient de loin les plus fatigantes ! A ces heures, le bar était complet, rassemblant majoritairement des Allemands pour le plus grand malheur de mon père... En revanche, vers 14h, les clients revenaient à un nombre raisonnable. C'était d'ailleurs à ce moment-là de la journée que mon père me demanda un service :
- Cécile ? Pourrais-tu aller me chercher deux brocs de lait à la ferme de Monsieur Michel s'il-te-plaît ?
- Oui Papa, j'y vais tout de suite.
Je pris les deux brocs vides et sortis du bar.

     Le village menait ses activités habituelles. La boulangère transpirait en vendant son pain frais et croustillant, le cordonnier cloutait ses chaussures avec concentration et les Allemands étaient à la fontaine entrain de laver leurs affaires avec des filles du village. C'était tout cela que je vis en prenant la petite route à gauche de chez moi. Parcontre je détestais passer près de la fontaine : les Allemands et les jeunes françaises étaient continuellement occupés à leurs jeux taquins. Je fus encore plus choquée quand je vis, ce jour-là, Augustine qui jouait à ce genre d'amusement. Cela suffit pour rallumer la braise qui sommeillait en moi. Je me mis à marcher d'un pas rapide afin d'atteindre la sortie du village qui n'était plus qu'à quelques mètres, tout en pensant à ce que je venais de voir.

     La ferme se trouvait à environ 15 minutes de marche du village. C'était une petite ferme de campagne nordique, avec sa grange remplit de paille pour les bêtes, ses écuries vides à cause de la guerre, et une maison que l'on penserait presque abandonnée tellement elle était en mauvaise état. Arrivée là bas, Monsieur Michel m'accueillit à bras ouverts comme à son habitude :
- Ma petite Cécile ! Comme j'suis content d'te voir !
Monsieur Michel était un fermier solitaire qui était très apprécié par les habitants du village. Mais après avoir atteint la soixantaine, il avait beaucoup de mal à tout gérer seul. C'était pour cela qu'il embaucha quelques "jeunots", comme il les appelait, afin de l'aider dans ses travaux agricoles.
- Veux-tu que je t'offre un verre d'eau ? Je n'ai plus qu'ça à t'offrir avec cette foutue guerre...
J'acceptai volontiers. Il me fit entrer dans sa maison. Je sentis alors une odeur d'humidité et de renfermé qui me prit à la gorge. Je ne laissai rien paraître. Monsieur Michel ne nettoyait jamais sa maison : il avait horreur de la propreté. Puis il me montra du doigt une chaise en me disant de m'installer. Il s'asseyait en face de moi, en remplissant deux verres opaques de saleté. Je pris sur moi, comme à chaque fois que je venais ici. Monsieur Michel était tellement généreux que je ne voulais pas lui faire de mal. Nous buvions silencieusement. Il regardait, de ses petits yeux gris enfoncés dans ses orbites, le vide. Je regardais pour ma part la tapisserie jaune du mur, verdie par l'humidité et le temps. Puis il regarda à droite et à gauche, comme s'il avait peur d'être entendu, avant de me dire :
- Vous aussi vous avez des boches ?
- Non, nous n'en hébergeons aucun pour l'instant.
- C'est ton père qui doit être content ! Sacré veinard d'Emile ! Moi ils m'ont pas loupé, j'en ai deux ! Tu t'rends compte ! Deux bouches de schleus  à nourrir en plus ! Ils pensent que j'suis riche, vindiou !
Je buvais mon verre silencieusement en l'écoutant. Malgré ses 63 ans, il était d'un dynamisme fou. Je l'admirais beaucoup.

     Après ce verre d'eau, j'allai vers la grange et j'attendis que Monsieur Michel me remplisse mes deux brocs. Une fois les récipients bien remplis, Monsieur Michel me souhaita une bonne fin de journée et retourna à son boulot. Restée seule, j'essayai tant bien que mal de soulever les brocs en aluminium. J'avais beau en prendre un dans chaque main, je ne fis pas cent mètres ! Qu'est-ce que j'allais pouvoir bien faire ? À cette allure-là, je ne mettrais pas 15 minutes de marche mais 3 heures ! Aller Cécile, ce n'était  pas compliqué ! Prends ton courage à deux mains et vas-y ! J'essayai encore une fois mais il n'y avait rien à faire, les brocs me résistaient. Je ne m'étais même pas rendu compte qu'un homme se tenait devant moi :
- Vous avez besoin d'aide mademoiselle ?
Je levai tout de suite la tête. C'était Alexander. Encore lui ! Mais que me voulait-il à la fin ?! Je lui répondis alors toujours aussi froidement :
- Non ça va, je n'ai pas besoin d'aide. Allez aider d'autres filles ! Certaines n'attendent que ça !
- Mais moi ce ne sont pas elles que je veux aider, c'est vous. Me dit-il en prenant un des brocs posait au sol. Il me sourit et rajouta :
- Alors on y va ?
Je restai ébahit. Je ne savais plus quoi penser.
- Bon d'accord vous avez gagné Monsieur Niedlich ! Lui dis-je sur un air de défi.
Puis nous commençâmes à marcher vers le village.

Alexander ou Alexandre ?Où les histoires vivent. Découvrez maintenant