J'ai couru un très long moment... Très longtemps j'ai tenté de me débarrasser de ces souvenirs imprécis de violence absolue mais ils ne faisaient que se consolider et me précipiter dans un abîme dans lequel il n'y a que de la rage dans sa forme la plus pure. Cet abîme est en fait une tache d'encre sur un cœur lisse et il ne fait que de se répandre. C'est de ça dont se nourrit la bête que je ne fais que commencer à apprivoiser, chaque instant de doute accentue sa présence. Les épisodes de démence ont été innombrables pour le peu que je me souvienne.
La forêt a cette manière de me montrer à moi-même. Cette image que j'ai de moi entrain de courir à toute vitesse entre les arbres, contre les arbres, la rage au ventre et l'impuissance dans le cœur... C'est bel et bien moi, agonisant entre deux mondes : le mien et celui d'une créature qui vient de sortir d'un long sommeil et qui ne désire rien de plus que suivre les plus basiques des pulsions.
La notion de temps m'a un petit peu échappé, si bien que j'ai couru du moment où j'ai pris cette ferme résolution au parfait instant durant lequel la lune décroissante a percé les nuages de sa lumière pâle. Mes jambes n'ont pas fait tant souffrir car au fil de mes multiples transformations j'ai gagné une certaine immunité face à la douleur, je sens que je pourrai cavaler de cette manière pour une durée infiniment plus grande tant ce que j'ai expérimenté a semblé loin de mes limites.
Je marche vers la ville caressé par un vent froid et statique dans une tenue des plus casuals. J'avais dit à Josh de ne pas m'attendre et voilà qu'il m'envoie une ribambelle de messages disant : « T'es où ? », « Tu rentres quand ? » et un tas d'autres messages auxquels il n'obtiendra aucune réponse.
Je préfère avoir la tête tournée vers ce rare ciel étoilé, riant de moi-même de temps à autre. De l'air chaud sort de ma bouche quand j'expire et il est amusant d'observer ces petits nuages filtrer la multitude de lumières encore allumées de la ville. La lune est si timide alors je lui hurle après comme le ferai ce loup au fond de moi :
- C'est donc dans ce monde que je vis ?!
Puis dans un soupir, j'ajoute dans un langage de tristesse que la lune comprend sûrement mieux que moi :
- Qu'est-ce que c'est chiant...
Josh est assis à la fenêtre de sa chambre à l'étage. Une attitude dangereuse aux vues de sa capacité surnaturelle à se vautrer de manière inattendue. Il est le même type maladroit que j'ai toujours connu, il sourit d'où il est la face baignée par les lampadaires de la gigantesque pelouse. Je prends mon élan et un bond je passe par-dessus le grand portail blanc. J'ai atteint une hauteur qui fait perdre le sens de l'équilibre et Josh s'esclaffe à cause de mon atterrissage catastrophique. Lui comme moi venons d'entendre ma cheville se fracturer à la retombée.
Mais assez de hurlements pour cette nuit. Pas de douleur. Juste une cheville qui se ressoude en autant de temps qu'il lui a fallu pour se casser. Mon corps tout entier a développé cette faculté, je l'ai expérimenté tout au long de ce marathon.
Josh met un temps interminable à descendre les escaliers avant d'ouvrir. Son immuable sourire enfantin sur le visage est très réconfortant. Je dégage sa mèche blonde qui lui couvre toujours un quart du visage avant de lui sourire à mon tour et de pénétrer à l'intérieur.
- Comment c'était ?, me demande-t-il enjoué.
Sa mèche retombe mollement sur son visage et tout naturellement je réponds :
- Coupes moi cette mèche. Fais comme moi, undercut.
On est aux alentours de minuit et nous sommes au salon. Josh m'a rapidement cuisiné un rôti qui après avoir été goûté par mon odorat lors de sa préparation a été victime de nos crocs d'humains.
Nous avons longuement parlé.
J'ai décrit la vitesse à laquelle et je me déplaçais à travers la forêt, les micro-coupures que m'infligeait le vent et la manière dont elles se résorbaient au lieu de s'écorcher. La douleur qui se faisait de moins en moins forte à mesure que je me forçais à me transformer. Je lui ai peint la forêt au coucher du soleil comme le voyaient les yeux du monstre. Toutes ces explosions de couleurs, ces scintillements, tous les sons que j'ai expérimenté ainsi que l'odeur de vie qui se dégageait de tous les côtés. Toutes ces sensations j'ai pu les lui communiquer et le voir s'émerveiller toujours plus quand mon histoire prend vie dans sa petite tête.
Au point le plus profond de la nuit quand la lumière tamisée du salon ainsi que nos conversations l'ont bercé, Josh a flanché. Je l'ai porté dans mes bras jusque dans sa chambre sans la moindre difficulté puis j'ai écrit à ma mère un bref message lui demandant comment elle se porte.
Allongé sur le canapé, mon corps se fige tandis qu'à nouveau je me torture l'esprit au sujet de ma réaction quand je débusquerai « Le Borgne ». Hélas ma méditation est interrompue par un message de ma mère. Elle y a écrit toute la haine qu'elle a envers Monsieur Pierson ainsi que tout l'amour que lui apporte Amara. Et dans un autre message elle me dit que le salon n'ouvrira pas avant un moment, elle est anéantie par la nouvelle concernant « sa petite Shauna » qu'elle considérait comme faisant partie de sa famille. Puis enfin elle m'ordonne de dormir.
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L'ESSENCE TOME 1 : Dissolution
ParanormalJ'ignore comment te convaincre de ne pas passer à côté de cette aventure. Pour te mettre l'eau à la bouche je dirais tout simplement qu'il s'agit à la fois d'une quête de soi mais également d'un récit d'aventure. Le monde dans lequel on évolue est a...
