LA NOUVELLE VIE DE L'EX-COMTESSE

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Imbibé de craintes et de remords, l'ex-Maire s'apprêtait à se jeter à ses genoux pour implorer son pardon quand il s'aperçut que, comme dans une mauvaise blague, elle ne le reconnaissait pas. « C'est vrai, pensa-t-il, la pauvre n'a pas dû avoir le temps de voir mon visage », car il l'avait renversée du pont en une fraction de seconde. Il se jeta donc à ses genoux, mais seulement pour la remercier, et lui raconta partiellement son histoire, en omettant soigneusement les détails qui leur étaient communs (et notamment ce qui concernait la Conque).

La Comtesse (enfin, l'ex-Comtesse), de son côté, après avoir basculé du haut du pont quelques années plus tôt, avait descendu le courant de la rivière quelque temps avant d'être secourue par un marin étranger au chômage, venu chercher du travail pour lui et ses amis dans ce pays. Inondée de gratitude, l'ex-Comtesse, qui avait encore ses papiers sur elle, s'en alla retirer l'argent de ses fonds secrets (ceux qui n'étaient pas mentionnés dans son testament), engagea les marins, racheta une vieille péniche d'occasion et se lança dans le transport de bois de chauffage (avec succès). Elle coulait depuis des jours paisibles à bord de sa péniche, ayant décidé de demeurer morte aux yeux de sa famille, car il lu semblait moins dur d'oublier la Conque et ses fabuleux pouvoirs en changeant complètement de vie. Le vieillissement avait repris son empire sur elle, et elle laissait désormais filer le temps, contente d'avoir pu déjouer la mort pendant quelques mois au moins.

Le tout était maintenant pour l'ex-Maire de récupérer la Conque (car il n'y avait pas renoncé, finalement) sans éveiller les soupçons de la rombière. Il inventa une histoire d'orgue de barbarie très ancien avec lequel il avait fait le tour du continent et, abusant du bon cœur des marins, les persuada de l'aider à reprendre son bien à l'insu de l'ex-Comtesse. C'est ainsi que, de nuit, tandis que l'ex-Comtesse dormait, l'ex-Maire et les marins s'affairèrent à repêcher au fond de la rivière (qui n'était pas trop profonde) la précieuse Conque, qu'ils extirpèrent de l'arrière du fourgon à grand-peine.

L'ex-Comtesse, toutefois, ne dormait pas : soupçonneuse à l'égard de cet inconnu que ses marins avaient sauvé des eaux, et certaine de l'avoir déjà vu quelque part, elle l'avait à l'œil et avait épié ses conversations avec eux. Cette nuit-là, alors qu'ils ramenaient la Conque à la surface, sur la berge, elle fit une apparition fulgurante, clamant que cette Conque était à l'origine son bien, et que ce fourbe d'ex-Maire avait tenté de l'empoisonner en versant quelque chose de suspect dans son verre de vin. Les marins, scandalisés autant que fidèles à leur patronne, saisirent l'ex-Maire et le bâillonnèrent dans un coin avant de terminer leur tâche. Une fois la Conque hissée à bord de la péniche, l'ex-Comtesse, soucieuse de préserver son secret, fit jeter l'unique autre personne qu'elle pensait être au courant des propriétés merveilleuses de l'objet (c'est-à-dire l'ex-Maire) par-dessus bord.

Tandis que l'ex-Maire était emporté par le courant vers d'autres aventures, l'ex-Comtesse retrouvait sa Conque et la faisait installer (non sans difficulté) dans sa salle de bains à bord de la péniche, où elle reprit ses cérémoniaux rajeunissants et sensuels. Enfermée dans cette pièce minuscule où la Conque tenait à peine, elle jetait un regard distant à travers le hublot sur le monde extérieur qui allait de nouveau perdre son emprise sur elle, et s'adonnait de plus belle à ses ablutions merveilleuses.

Les marins, loin de se douter de ce qui se passait réellement, croyaient simplement que leur patronne avait cédé à un caprice de coquette, ou à un coup de foudre pour un objet sans autre intérêt que sa magistrale bizarrerie. La Comtesse, cependant, rajeunissait à nouveau, et ostensiblement : se levant aux aurores, se couchant plus tard que ses marins, elle était sans cesse sur le pont à donner des consignes, à les activer dans leur besogne, à les aider même, lavant à l'occasion tout le pont à elle seule, ou descendant du bois dans les compartiments de stockage avec eux.

Il va sans dire que les marins se rendirent finalement compte de quelque chose : sans doute possible, leur employeuse se transformait, elle semblait avoir vingt, non, trente ans de moins, et faisait montre d'une vigueur saisissante, presque virile en certains moments. Et au bout de quelques mois, deux d'entre eux tombèrent sous le charme : l'ex-Comtesse les séduisit l'un après l'autre, leur faisant bien sentir qu'ils étaient tous deux en concurrence, et les premières disputes éclatèrent dans ce groupe d'amis soudé jusque-là par tant d'aventures vécues ensembles. D'autres fois, elle disparaissait brusquement, sans crier gare, et les marins n'avaient d'autre choix que de continuer la remontée ou la descente de la rivière avec leur cargaison jusqu'à son retour, deux ou trois nuits plus tard. Ils n'osaient pas lui demander où elle était allée, ni si c'était bien elle qu'ils avaient vue, telle ou telle nuit, nageant nue dans les eaux noires et silencieuses de la rivière même.

La ConqueWhere stories live. Discover now