Affras l'Hybride

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Lyse

      Lyse se sentait insupportablement faible. Ses tremblements s'accentuaient et sa vision se brouillait. Elle était assise dans un bar d'une des villes, celle où elle avait fait détruire la lune pour faire tomber des météores. Elle avait demandé un papier et un stylo, et pris une consommation qu'elle ne pourrait pas payer. Elle commença à rédiger la lettre qui occupait toutes ses pensées.
     Elle devait donner toutes les informations nécessaires aux différents gouvernements pour qu'ils comprennent pourquoi et comment unir leurs forces. Mais elle ne pouvait pas leur dire d'où ils venaient. Elle le savait pertinemment, ayant étudié de très près les comportements humains face aux pires situations : révéler que leurs vies avant la date de début de l'expérience — c'est-à-dire il y avait près de vingt-quatre ans — n'étaient qu'un mensonge conduirait à l'anarchie et réduirait à néant leurs chances de survivre.

     « Mesdames, Messieurs les dirigeant.e.s des gouvernements, »

     C'était un bon début. Les personnes présentes dans le bar l'observaient à la dérobée, ne sachant que penser de cette femme maladive qui leur semblaient tellement familière.

     « Je me présente : Pr. Lyse Zverev. Je ne viens pas d'ici. Sachez que votre ville ne pourra survivre si vous ne suivez pas à la lettre mes recommandations. »

      De quoi devait-elle parler en premier, sans évoquer quoi que ce soit qui puisse être dangereux pour eux ou pour elle ? Elle avait menti dans son monde en faisant croire que toutes ces villes n'étaient que des simulations informatiques, même son équipe y croyait, et encore ici elle se retrouvait à devoir mentir.

     « Il existe d'autres "Affras" telle que celle que vous connaissez. Elles ne sont pas séparées géographiquement de vous, inutile donc de les chercher. J'ai déposé dans la ville des portails permettant d'y accéder et dont voici les coordonnées : »

      Ces emplacements étaient les mêmes pour chaque ville. Elle n'aurait qu'à recopier ce message autant de fois qu'il le fallait pour la donner à chaque dimension.

     « Je donnerai une lettre identique à chaque gouvernement. Vous devez absolument vous coordonner pour créer une ville hybride. Chacune de vos villes subit ou est à l'aube d'une catastrophe majeure. »

      Lyse eut une quinte de toux douloureuse. Du sang colora le papier de mauvaise facture. Elle contempla ce rouge profond et soupira.

     « Ne divulguez pas tout de suite cette information au peuple. Vous devrez d'abord rencontrer les autres gouvernements et vous accorder pour fonder une et une unique ville, ayant les mêmes lois. Une seule mésentente ou un quelconque conflit vous condamnerait tous. »

      Elle voulait son style le plus tragique possible, mais elle se demanda si elle n'en faisait pas trop. Elle n'avait jamais eu la fibre littéraire. En tous cas il fallait absolument que cela tienne, mais comment faire comprendre cet absolu à des ignorants ?
     Elle avait déjà été confrontée plusieurs fois à ce problème dans sa propre vie, lorsqu'elle avait eu à expliquer à quel point ses recherches étaient nécessaires, mais qu'en face des ignares lui rétorquaient que ses sciences théoriques et déconnectées de la réalité ne seraient d'aucune utilité contre la guerre et les catastrophes qui ravageaient le pays de toutes parts. Et elle avait dû subir ces refus malgré ses débuts de carrière reconnus jusqu'à ce que le Gouvernement accepte lui-même de la financer, avant de la trahir lâchement.

     « N'essayez pas de me retrouver. Le destin des cinq villes est »

      Une nouvelle quinte de toux. Encore du sang, cette fois-ci bien plus abondant et inquiétant. Elle commença à s'en préoccuper. Qu'avait-elle ?

     « entre »

Le café. Oui, c'était cela. Le café.

     « vos »

Elle avait été empoisonnée en le prenant ce matin, avant de partir.

     « mains. »

Elle avait été tuée par la stupidité humaine qu'elle s'enorgueillait de mépriser.
     Elle signa la fin :

     « Lyse Zverev »

      Elle allait mourir. C'est tout ce qu'elle méritait après tout, se dit-elle encore une fois. Elle s'était crue toute puissante en manipulant la vie de dizaines de milliers d'êtres humains : de simples statistiques dans un de ses tableurs, de minuscules rouages dans la machine complexe qu'elle faisait tourner.

— Madame, vous allez bien ? demanda un des clients en la voyant tomber lentement de sa chaise.

      Elle était encore consciente mais son corps ne répondait plus. C'était la première fois elle songeait sérieusement à la mort, la sienne, pensée si futile s'il en est. Elle était très croyante, car cela lui permettait de savoir que Quelqu'un pouvait la haïr plus qu'elle-même ne le faisait. Elle pouvait donc se dire qu'à tout instant, ce Quelqu'un la haïssait autant qu'elle le méritait.

— S'il-vous-plaît... murmura-t-elle.

      L'homme se rapprocha pour l'entendre. Les autres clients se levèrent pour essayer de se rendre utiles, et les grincements de chaise contre le sol recouvrirent ce qu'elle disait.
Il comprit tout de même :

— S'il-vous-plaît... Recopiez cette lettre et donnez-la aux gouvernements. Les gouvernements. Vous comprendrez en lisant.

      L'homme jeta un coup d'œil au message dont elle parlait sur la table. Quelques mots lui suffirent à se dire que cette femme était folle ou bien... non, elle ne pouvait qu'être folle.

— Promettez. De. Détruire. La mallette...

      Sa dernière pensée fut que, ayant programmé la plupart des mémoires implantées, les habitants des villes des différentes dimensions avaient tous reçu une partie d'elle. De sa cruauté froide, détachée et assumée.
      Si chacun pensait autant à la Science qu'elle, bien plus qu'à leur Humanité... eh bien l'humanité risquerait bien pire que de s'éteindre.

Affras l'ArtificieuseDes histoires addictives. Découvrez maintenant