Affras la Tortueuse

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Shaana

     Shaana joua avec ses doigts tout en les observant pensivement. Moreau retenait son souffle. Elle devait donner l'impression de le faire exprès et presque de s'amuser de sa frayeur.

— C'est aussi la conclusion à laquelle je suis arrivée, dit-elle enfin.

Moreau resta encore incertain. Sa phrase était ambiguë. Elle pouvait aussi bien signifier qu'elle avait deviné la raison de l'absence d'Hansen, ou vouloir dire qu'elle aussi commençait à envisager que les autres dirigeants d'Affras aient des responsabilités par rapport à ces événements.
     Shaana ne pensa pas à préciser tout de suite qu'elle n'était pas des leurs. De toutes manières cela n'aurait été qu'on ne peut plus suspect. Elle réfléchissait aux deux dirigeants qui étaient en congé et dont elle n'avait pas de nouvelles. Cela laisser le droit d'être suspicieux à leur égard.

— Monsieur Moreau, dit-elle solennellement. Je prends bien note de ce que vous avez dit, cela fait partie d'un dossier que j'ai déjà commencé à traiter. Je vous recontacterai si j'ai besoin de davantage de détails, et n'hésitez pas à joindre ma secrétaire si vous avez des éléments à ajouter.

Moreau comprit qu'il s'agissait là d'une invitation à partir. Elle hocha la tête comme pour le lui confirmer.

— Merci de m'avoir reçu et écouté Madame Greystein. Je vous souhaite une bonne soirée.

— Vous de même.

Il se leva et lui serra la main. La petite avait de la poigne. Il sortit sans perdre de temps. Sachant que cela serait contre-productif, Shaana ne précisa pas qu'il devait éviter de divulguer ces informations. Autant son âge que celles sur les « Inexpliqués ».
Shaana trouva soudainement ce nom de dossier ridicule. Si elle voulait agir en femme politique responsable, elle devait cesser ce genre de fantaisies enfantines.

Son regard se perdit sur le mur face à elle. Elle regarda quelques instants l'horloge murale sans la voir, perdue dans ses pensées. Puis elle finit par revenir dans le monde réel et se rendit compte de l'heure. Il était dix-neuf heure trente-deux, soit très précisément trente-deux minutes après la fin officielle de sa journée.
     Moreau avait eu bien de la chance d'arriver assez tard pour la trouver elle, et assez tôt pour qu'elle ne soit pas encore rentrée. Les autres dirigeants ne lui auraient sûrement pas accordé autant d'attention.
     Voire même l'auraient fait éliminé s'il était tombé sur les mauvaises personnes, s'amusa-t-elle à penser. Oui, ce n'était certainement pas drôle, mais du moment que cela restait dans sa tête, Shaana pouvait bien se permettre d'être immature de temps à autre.

Ayant fini sa journée de travail, elle se leva et mit sa veste. Elle alla prendre son parapluie qui une fois de plus serait plus que nécessaire, et elle sortit.

— Bonne soirée Marla.

— Bonne soirée Madame, entendit-elle à travers la porte entrouverte du bureau de sa secrétaire.

     Elle ferma à clef son propre bureau, puis traversa les couloirs en saluant poliment chaque membre du personnel. Cela aurait été suicidaire de blesser dans leur orgueil tout ces adultes. La plupart croyait que l'apparence de Shaana Greystein étaient due à une malformation rare et étrange, mais elle ne voulait pas se mettre à dos ceux qui la suspectaient déjà de n'être qu'une adolescente.
Car malgré son instinct inné de meneuse, le pouvoir qu'elle avait obtenu ne lui était pas venu grâce à son efficacité à gérer la ville, mais surtout à celui de ménager et utiliser l'orgueil des gens qu'elle avait sous ses ordres.

     Shaana avait à cœur de rester simple. Elle avait en horreur l'idée que le pouvoir et la gloire puisse la corrompre. Elle était certes quelqu'un d'exceptionnel et de très doué dans ce qu'elle entreprenait, mais elle ne se faisait pas d'illusion sur la fragilité de sa position à cause de tous les envieux.
Elle se représentait souvent la société comme une pyramide, où le chef doit tenir en équilibre sur la pointe lorsque ceux à sa base tentent de gravir la pente escarpée.

     Shaana traversa la dernière rue jusqu'à chez elle. Malgré son parapluie et son long imperméable elle était trempée jusqu'aux os. Elle monta les deux étages et entra dans l'appartement de ses parents adoptifs.

— Coucou Maman ! s'annonça-t-elle.

— Bonsoir Shaana ! Tu arrives juste à temps pour aider ton frère à mettre le couvert.

     Shaana posa aussi sa veste, symboliquement elle se défit de son masque de sérieux qu'elle avait gardé toute la journée. La ville avait besoin d'elle, mais elle, avait besoin de sa famille pour la soutenir et lui permettre de montrer son véritable visage.
    Sa mère et son père avait bien accepté que Shaana occupe une position aussi élevée. Mais son frère Karim ne comprenait pas comment Shaana, de seulement cinq ans son aînée, avait pu devenir cheffe. Cela les éloignait un peu, en plus du fait que Shaana n'était pas sa sœur biologique.

     Après avoir mis le couvert, Shaana fit une moue malicieuse et commença à taquiner Karim au sujet de sa coupe de cheveux :

— Papa et Maman te laissent vraiment aller à l'école comme ça ?

— Au moins moi j'ai pas cinquante barettes dans les cheveux !

     Elle lui tira la langue. Karim lui rendit bien en la décoiffant. Ses cheveux crépus reprirent leur liberté et formèrent un nuage autour d'elle. Elle sauta sur le canapé pour lui échapper et il la poursuivit. Ils se chamaillèrent en riant.
     Shaana s'arrêta de jouer lorsqu'elle vit une lettre posée parmi le courrier étalé sur la table basse.

— Il y a une lettre pour moi ? fit-elle en descendant la prendre.

— Oui, confirma Karim. C'est un gars qui est venu me la donner en personne, il a demandé si je te connais et tout. 

     Shaana prit un coupe-papier sur le meuble et ouvrit l'enveloppe. Elle commença à lire.

— Je lui ai dit qu'il aurait pu juste la mettre dans la boîte aux lettres mais...

— Ça a l'air d'être important, le coupa Shaana.

— Tout est important avec toi, marmonna Karim en comprenant que le jeu était fini.

— Je dois y aller, dit Shaana sans l'entendre.

     Elle se rhabilla hâtivement et réarrangea sa coiffure, puis partit précipitamment. Karim se chargea de prévenir leurs parents qu'elles ne serait pas présente, une fois de plus, au dîner.
     La lettre était rédigée tout du long avec une même écriture, sauf pour les deux dernières phrases qui semblaient avoir été ajoutées par un tiers : « Vous êtes dans la Bleue. Nous nous rencontrerons dans la Rouge à 20h, pour être certains que vous ayez tous reçu cette lettre ». Shaana comprit où elle devait se rendre en lisant les coordonnées qui y étaient indiquées : « Bleue / Rouge -> 27 S - 42 O ».

     Alors qu'elle courait vers l'endroit indiqué, elle se rendit compte qu'elle s'apprêtait à représenter la ville entière à cette réunion importante. Elle croisa quelques passants qui ne la reconnurent heureusement pas.
     Elle finit par arriver devant le bâtiment désaffecté dont l'emplacement correspondait aux coordonnées. Elle poussa la porte rouillée, restant prête à prendre les jambes à son cou s'il s'agissait d'une embuscade. Elle se dit qu'elle aurait mieux fait de venir avec un garde du corps, quitte à ce qu'on le prenne pour le dirigeant, et que l'on s'étonne de sa présence à elle.

     Il était trop tard pour revenir sur ses pas. Elle se trouvait face à un gigantesque portail dont la lumière qui s'en dégageait l'écrasait littéralement. Et il était vingt heure moins quatre.

Affras l'ArtificieuseDes histoires addictives. Découvrez maintenant