Shaana
Shaana travaillait à son bureau de marbre poli, complètement absorbée par sa tâche. Elle avait plusieurs affaires à traiter entre la rupture de la digue à l'est d'Affras, et les inondations des quartiers plus au sud. Elle avait déjà écrit les discours pour que les autres dirigeants rassurent la population, il ne lui manquait plus que de gérer la logistique et les ressources humaines pour envoyer les secours de manière efficace. Les autres s'occupaient de l'urgent, et elle de l'important.
Il y avait pourtant un dossier qui personnellement lui semblait bien plus important... mais y consacrer son attention alors que des civils se retrouvaient sans abri sous la tempête à venir, ce ne serait vraiment pas bien vu par l'opinion publique. Et puis cette affaire semblait insoluble de toutes manières. Elle ouvrit tout de même le dossier pour y jeter encore une fois un coup d'œil.
« Les Inexpliqués » y avait-il inscrit sur le carton fin tout neuf mais déjà atteint par l'humidité. Shaana aimait bien donner des noms évocateurs à ses affaires. Il y avait eu plein de cas similaires bien avant qu'elle soit là, mais elle avait davantage d'informations sur les plus récents. Il y avait eu l'arrivée de cet homme gravement blessé par balle il y a quelques jours, qui était tombé dans le coma à peine fut-il transféré à l'hôpital. Puis un groupe de personnes apparemment dirigé par une femme, qui selon les témoins, semblaient agir comme des fantômes. Et un autre cas ce jour même dont elle attendait les retours de ses informateurs.
C'est ce mot, « fantôme », qui avait poussé Shaana à s'intéresser à cette histoire. Sa famille d'accueil lui avait dit qu'elle ressemblait à un fantôme lorsqu'ils l'avaient trouvée il y a deux ans de cela. Elle s'était retrouvée amnésique et seule dans la rue, égratignée de partout, et sans aucune réaction à quoi que ce soit.
Et en seulement deux ans, elle s'était retrouvée la dirigeante la plus influente d'Affras, allant jusqu'à appeler ses collègues de même grade les « sous-dirigeants ».
Elle ferma le dossier et se força à revenir à la rédaction de ses mémos, expliquant aux sous-dirigeants quelles informations transmettre et à qui pour attribuer les tâches à effectuer. Des bruits de disputes se firent entendre à l'extérieur de son bureau. Shaana troqua peu à peu sa concentration contre de l'exaspération. Elle finit par se diriger vers sa porte et l'ouvrit sans ménagement.
— Ce que j'ai à dire est très important ! s'exclama un policier lorsqu'elle ouvrit.
— Tous les dirigeants sont très occupés. Je vous demande pour la dernière fois de sortir avant que j'appelle la sécurité.
Shaana rit intérieurement. Les sous-dirigeants Reynolds et Armstrong n'était certainement pas « très occupés », tous deux étant partis en vacances depuis plus d'une semaine.
— Que se passe-t-il, Marla ? dit Shaana.
La jeune secrétaire se retourna, surprise de la présence de sa patronne. Le policier, qui était alors passablement irrité, perdit toute contenance et regarda Shaana avec stupéfaction.
— L'agent Moreau ici présent dit qu'il veut parler à un dirigeant, dit Marla en profitant de pouvoir enfin placer une phrase complète. Je lui ai dit que...
— Eh bien j'en suis une, la coupa Shaana. Qu'avez-vous à dire ?
Moreau demeura figé et silencieux. Il n'avait même pas saisi qu'on l'invitait à parler.
Il détailla Shaana Greystein. Elle avait tout le physique d'une politicienne avec son air sérieux voire même un peu hautain, ses cheveux crépus attachés serrés et son tailleur impeccable coupé sur mesure. Mais elle avait l'air d'une adolescente. Ce qu'elle était effectivement du haut de ses quatorze années.
— Agent Moreau, le rappela-t-elle à la réalité. Merci Marla, vous pouvez disposer.
— Bien sûr Madame Greystein, dit Marla en s'éclipsant après une courte révérence ridicule.
Moreau retrouva un peu ses esprits.
— Alors, qu'avez-vous à dire ? répéta Shaana.
Elle n'avait aucune envie de faire de commentaire sur son âge. Si elle commençait à expliquer — d'ailleurs il n'y avait aucune autre explication que par ses seules compétences — elle ne ferait que tendre une perche à une myriade de questions personnelles auxquelles elle n'avait ni le temps ni l'envie de répondre.
— Je... hum, commença Moreau. C'est une longue histoire, Madame.
— Entrez alors, lui proposa Shaana. Par contre je vous préviens, je n'ai pas beaucoup de temps à vous accorder.
Ils entrèrent dans la pièce sobrement décorée par rapport à celle des autres dirigeants. Pendant que Moreau s'installait, Shaana rangea rapidement les dossiers en cours et entassa le tout sur un autre meuble adjacent à son bureau. Elle s'assit à son tour et invita le policier à prendre la parole, d'un simple geste de la main. Moreau commença, hésitant :
— J'ai contrôlé ce matin un homme étrange. J'ai remarqué que la série de chiffres sur sa carte d'identité n'était pas... hum... conforme. Et il disait qu'il est venu ici en traversant un portail et il nous l'a montré. Mon collègue est descendu après pour voir pourquoi l'homme ne remontait pas. Il m'a juste dit que l'homme était inconscient et qu'il avait failli se noyer, et après il est remonté et il avait l'air horrifié par ce qu'il a vu...
Si Shaana fut troublée, elle savait par expérience comment n'en rien montrer. Elle ne put cependant s'empêcher de glisser plusieurs fois son regard vers le dossier des « Inexpliqués ». Elle eut l'intuition que cela était relié.
— Et donc ? le relança Shaana, voyant qu'il s'était interrompu.
— Il y a bien un portail dans ce sous-sol. Et tout ce que nous a dit Monsieur Brendys est vrai au sujet des origines d'Affras. S'il-vous-plaît vous devez me croire.
— Je crois à votre sincérité, agent Moreau, dit-elle.
Ce qui était évidemment différent de croire en la véracité de ses propos. Shaana devait se méfier du cas tout à fait plausible, où l'un des sous-dirigeants essaierait de lui faire perdre sa place au pouvoir en lui envoyant de faux témoignages abracadabrants. Elle gardait à l'esprit que quelqu'un ait pu fouiller son bureau et voir qu'elle s'intéressait à ce genre de cas anecdotiques.
— Cet homme, Thom Brendys, n'apparaît nulle part dans nos registres. Pas même un acte de naissance. Il vient d'une autre ville qui ressemble énormément à Affras, mais il n'est pas né là-bas non plus. Il est né encore ailleurs et on lui a remplacé ses souvenirs pour le mettre dans la ville. Ils ont fait ça avec nous tous ! Vous devez me croire !
Shaana fut surprise par le soudain manque de retenue de son interlocuteur. S'il avait été envoyé lui raconter cela, c'était un bien piètre acteur.
Ses espions l'avaient déjà tenue informée de la venue de cet homme étrange avec qui deux policiers avaient parlé. Mais elle n'avait pas imaginé que leur entretien au commissariat ait pris une tournure aussi intéressante.
— J'ai juste une question dans ce cas, dit Shaana. Pourquoi votre collègue Hansen n'est-il pas venu s'il en a vu plus que vous ?
Moreau se crispa et déglutit difficilement. Il n'avait mentionné à aucun moment le nom de son collègue.
Shaana l'observa sans ciller. Il comprit à cet instant que l'âge de la dirigeante n'entrait pas en compte, taillée comme elle l'était pour ce métier. Elle avait su voir la faille où une information cruciale mais impossible à dire se terrait.
— Hansen est convaincu que les dirigeants de la ville étaient au courant, Madame Greystein. Voire même qu'ils ont participé à orchestrer tout cela.
Moreau supplia Shaana du regard pour qu'elle infirme ou confirme ses dires. Il était tout à fait conscient que sa vie en dépendait.
VOUS LISEZ
Affras l'Artificieuse
Bilim KurguTrois points de vue. Trois destins croisés. Une même ville dans cinq dimensions. Une révélation qui va tout ébranler. Φ Alors que les détails de l'expérience humaine « Affras » commencent à fuiter, Lyse s'exile hors de son monde avant que le Gouve...
