Lyse
Si Lyse avait dû décrire l'endroit où elle se trouvait, elle aurait dit « blanc ». Le ciel dégagé qu'elle avait rencontré à son arrivée s'était mué en un blizzard inhospitalier. Tout ce climat, cette neige et ce froid, ce n'était pas naturel. Et elle était en bonne place pour l'affirmer puisque c'était elle-même qui l'avait provoqué.
Son sujet d'étude avait été l'analyse du comportement des sociétés face aux crises, en particulier aux cataclysmes, dans la perspective de connaître quelles actions des dirigeants dans de telles situations permettaient de maintenir le pouvoir en place. Ce qui expliquait l'intérêt que le Gouvernement avait placé dans ses recherches.
Cette dimension blanche était le résultat d'une de ses innombrables expériences : que fait l'humanité si elle se trouve confrontée à une ère glacière subite et les maladies ? Elle l'avait analysé de loin, désormais elle le vivait jusque dans sa chair et ses os, rendus insensibles par le froid mordant.
Avançant péniblement dans la poudreuse et seulement vêtue de ses vêtements bien trop légers pour les quelques -15°C qu'il faisait, elle n'avait pourtant aucun remord pour ceux à qui elle avait infligé ce même traitement. Si elle devait mourir ici, tant mieux. C'était tout ce qu'elle méritait, et même, elle était convaincue qu'une telle mort était encore bien trop clémente. Ce désir de châtiment n'étaient cependant pas des remords, elle ne se sentait même pas capable d'en avoir. Elle savait qu'elle n'était qu'un monstre et cela lui importait bien peu en vérité.
Lyse finit par apercevoir des formes humanoïdes à travers l'opacité que formait l'air. Elle devait se trouver encore à plusieurs centaines de mètres de la ville d'Affras, même si elle avait du mal à évaluer les distances.
— Madame ! l'interpela un des hommes qui composaient le groupe. Mais qu'est-ce que vous faites à l'extérieur de la ville avec ce temps ?
Il lui mit un manteau de fourrure sur les épaules. Lyse chercha à connaître la raison de cette expédition hors de la ville, et elle comprit qu'ils enterraient des paquets volumineux profondément dans la neige. Elle ne désira pas savoir ce dont il s'agissait, mais l'épidémie qu'elle avait implantée ici ne devait pas être étrangère à leur activité. Heureusement qu'elle avait pensé à s'en immuniser avant son voyage sans retour.
— Que faites-vous ici ? lui demanda-t-on.
Ils étaient sept. Lyse pourrait utiliser le sérum sur chacun d'eux pour la prochaine étape de son plan, mais elle devait le faire discrètement. Le brouillard l'y aiderait, il se faisait si épais qu'elle distinguait à peine ses interlocuteurs à moins d'un mètre.
— Je me suis perdue je le crains, répondit-elle.
— Comment vous appelez-vous ? demanda un autre plus par curiosité que par politesse.
Elle pouvait bien leur dire son véritable nom, ils ne s'en rappelleraient pas dans quelques instants. Ils ne se rappelleraient même pas du leur à vrai dire.
— Lyse. Je m'appelle Lyse, répéta-t-elle plus fort pour couvrir le hurlement du vent.
Lyse, telle la pyrolyse, l'aqualyse... son nom signifiait « destruction » dans une langue très ancienne que plus personne ne parlait. Elle le portait bien, se disait-elle souvent.
Le groupe avait fini son travail funèbre, ils repartirent en direction de la ville pour escorter l'étrange femme qu'ils venaient de sauver. Lyse en profita pour commencer sa tâche. Ils étaient assez loin les uns des autres pour qu'elle puisse rester invisible, dissimulée par l'ombre blanche qui l'enveloppait. Le premier homme qui reçut la seringue dans le cou ne se débattit même pas. Il continua de marcher par réflexe en suivant le groupe.
Lyse fit de même pour chacun d'eux. Prenant de l'assurance, elle prenait de moins en moins de précautions pour ne pas être repérée. La dernière qui restait la vit s'attaquer à un autre membre du groupe.
— Qui êtes-vous ? demanda-t-elle horrifiée par les zombies qui marchaient sans s'arrêter pour lui venir en aide. Qu'êtes-vous ?
Lyse ne regarda pas la femme dans les yeux lorsqu'elle l'agrippa violemment et lui administra de force le sérum. Les yeux étaient trop humains. Tant qu'elle ne les regardait pas, elle pouvait se convaincre que ces gens n'étaient que des sujets d'expérience, pas des congénères.
Ils venaient des camps de redressement du Gouvernement, des anciens opposants politiques pour la plupart que l'on avait arraché à leurs familles. Leur mémoire avait été définitivement effacée, faisant d'eux des sortes de zombies pendant souvent plusieurs mois après l'injection du sérum. Puis une fois que leurs cerveaux s'étaient bien réagencés pour intégrer leur nouvelle mémoire pré-programmée, ils devenaient des humains tout à fait normaux, c'est-à-dire bien prévisibles et obéissants comme il faut. Ce devait être la troisième ou quatrième injection que ceux-ci recevaient.
Lyse et son équipe nouvellement formée marchèrent en direction de la ville. L'anthropologue la connaissait dans les moindres détails puisqu'elle avait contribué à en ériger les plans, puis supervisé la construction par les esclaves-zombies. Il s'agissait toujours de la même ville, identique dans chacune des dimensions.
Elle se rendit dans un sous-sol qu'elle savait non fréquenté et elle donna des ordres à ses ouvriers sans âme. Ceux-ci installèrent le premier portail. La petite sphère aplatie que l'on pouvait tenir dans une main se déplia et prit tout l'espace jusqu'au plafond, qui était pourtant bien haut. Une surface liquide bleutée et éthérée ondoyait doucement dans l'arche de métal sombre, identique à celle que Lyse avait traversée pour se rendre ici.
Lyse devait relier entre elles lesvilles les plus prometteuses. Ensemble elles avaient de bonneschances d'être viables, et donc cela lui permettrait à elle desurvivre. C'est surtout pour cela qu'elle agissait.
Elle parcourutdonc toute la ville pour placer ses portails en des lieux secrets età bonne distance les uns des autres pour éviter aussi bien lescurieux que les interférences. Chacun donnait sur l'une desquatre autres dimensions qu'elle avait choisies pour former la villehybride. Elle se rendit ensuite dans celles-ci en traversant lesportails pour y placer les autres.
Elle avait achevé sa tâche. Elle était fébrile et tremblait de plus en plus, elle avait dû attraper froid dans la première ville, la blanche.
Lyse alla voir le gouvernement d'une des villes, celle ayant subi un immense séisme. Elle fut accueillie par un secrétaire la regardant étrangement. Elle espérait y retrouver des collègues qui auraient réussi à fuir de la même manière qu'elle, mais elle ne les vit nulle part et les considéra donc comme morts.
Alors qu'elle s'apprêtait à être reçue dans le bureau du chef de la ville, elle renonça. Ce qu'elle avait à dire devait plutôt être mis par écrit pour éviter de mauvaises interprétations, et surtout pour qu'elle puisse élaborer son mensonge sans éveiller le moindre doute. Le peuple n'avait pas à savoir tous les secrets du gouvernement ; mais la réciproque était aussi vraie, les gouvernements n'avaient pas à savoir tous les secrets du peuple, et en l'occurrence les véritables origines de celles et ceux qui habitaient les Affras.
Lyse ne leur parlerait que des portails, leur unique moyen de survie. Tout le reste était de l'ordre des sentiments et donc, superflu.
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Affras l'Artificieuse
Science FictionTrois points de vue. Trois destins croisés. Une même ville dans cinq dimensions. Une révélation qui va tout ébranler. Φ Alors que les détails de l'expérience humaine « Affras » commencent à fuiter, Lyse s'exile hors de son monde avant que le Gouve...
