Carenocirrus

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Malgré tout, Cirrus ne changea pas grand-chose aux habitudes et à la routine qu'il avait prises pendant les derniers milliers de cycles. Il déambulait pendant des jours et des jours, constatant distraitement l'avancée des humains, soufflant par-ci par-là une information à un seigneur, espérant créer un conflit intéressant. Mais à chaque fois, l'issue était la même : des humains mourraient. Et ça lui donnait plus de travail. Carena ne s'était pas proposée pour transporter les cadavres jusqu'à la troisième dimension, et Cirrus ne lui aurait jamais demandé. Il ne supporterait pas de n'avoir plus aucune réelle utilité.

La seule vraie différence était que, désormais, lorsqu'il rentrait à la Maison des Dieux, une Carena dévêtue l'attendait dans l'une des chambres. Il devait toujours trouver laquelle. Parfois elle lui sautait dessus sans attendre, d'autres fois elle le faisait languir des heures durant, avant de lui donner satisfaction.

Cirrus n'aimait pas particulièrement plus ce mode de vie, il était simplement un peu moins pesant à supporter.

*

En réalité, pendant que Cirrus était ailleurs, Carena en profitait pour tester ses pouvoirs nouvellement acquis.

Elle s'était trouvé des affinités particulières avec les animaux, réminiscents sans doute de sa liaison avec ses deux Lullems, Nek et Mek. Elle était allée vérifier plusieurs fois dans la troisième dimension, mais elle ne les avait jamais trouvés. Ni aucun Lullem d'ailleurs. Elle avait arrêté d'aller fouiller par là-bas le jour où elle vit le corps de son neveu tomber au ralenti d'un nuage, les yeux clos, un filet de sang coulant de sa bouche.

Elle aimait passer d'une dimension à l'autre, et sentir le doux frottement du tissu de la réalité contre sa peau. Elle s'amusait même à le faire nue, parfois, choisissant un endroit désert. Elle n'avait pas envie de se montrer aux humains, et s'amusait, au contraire, à donner des signes abstraits de son existence, et à les voir s'extasier sur la moindre chose qu'elle daignait leur accorder, ou le moindre mot qu'elle venait leur susurrer à l'oreille après des jours de prières. Le culte qui lui était voué remplaçait lentement celui des Anciens Dieux, et ce n'était pas pour lui déplaire.

Seulement, un obstacle restait encore en travers de sa route pour être seule et unique Déesse : Cirrus.

Comment se débarrasser d'un Dieu Immortel ? E

lle avait déjà réussi à gagner sa confiance par le biais de son lit, mais ce n'était que pour gagner du temps.

Un jour qu'elle passait pour la énième fois dans le bureau d'Altus, émerveillée par tous ces objets et toutes ces formules accrochées au mur qu'elle ne comprenait pas, une idée germa dans sa tête.

Elle se mit à fouiller dans toutes ses notes, toutes ses étiquettes, jusqu'à trouver, enfin, ce qui pourrait peut-être être la clé à sa déification complète : une formule, écrite par Altus des centaines de milliers de cycles auparavant.

'Milles-Langues-de-Feu – Attention ! Peut tuer même un Dieu ! A ne réaliser sous aucun prétexte !'

Cela suffisait à la Régente.

Pendant les nuits, les jours, les périodes, les cycles qui suivirent, elle s'attela à la concoction de ce poison. Elle revenait régulièrement dans l'une des chambres, pour satisfaire et étouffer les soupçons de Cirrus, puis retournait dans le Laboratoire, pour voir où en était la décoction. Dix cycles durant, elle récolta la salive de mille Lullems mourants, et la fit fermenter jusqu'à obtenir, enfin, le poison Milles-Langues-de-Feu. Une goutte suffisait à désintégrer un humain. Alors un Dieu... Elle sourit, la fiole tendue sous ses yeux. Plus qu'à mettre le plan en marche.

L'exécution, en soit, ne fut pas très difficile. Souvent, elle préparait un repas et deux verres d'un quelconque alcool pour Cirrus et elle, pour après l'amour. Parfois il le buvait, parfois pas. Là-dessus, elle ne pouvait compter que sur la chance.

Chroniques de Fantasmagoria - Aux Origines du MondeOù les histoires vivent. Découvrez maintenant