Chapitre 15

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Emma

Je n'étais pas encore venu ici, c'est grand. J'ai l'impression d'être dans une vraie salle de tir, un long comptoir est aligné avec des cibles. De grosses armoires en métal sont sur les côtés et bien sûr elles sont remplies d'armes.

Mais comment ils font pour avoir autant d'argent ?

L'air est sec ici, l'odeur métallique de la poudre se mêle à celle d'huile. Les murs sont gainés d'isolant épais, panneaux noir mat qui étouffent les bruits. On sent tout de suite que l'endroit a été pensé pour encaisser les détonations. Au-dessus du comptoir, des suspensions industrielles diffusent une lumière blanche et nette qui fait ressortir les reflets froids des crosses et des canons. Les cibles pendues au fond de la pièce sont numérotées, cercles concentriques imprimés en noir et rouge, et une petite bande de lino protège le sol sous chaque poste de tir. Les armoires métalliques claquent doucement quand quelqu'un s'appuie dessus ; sur leurs portes sont collés des stickers usés, logos et slogans que je n'ose même pas déchiffrer.

— Prête ? me demande Froger en me reposant.

— Oui.

Mon frère charge une arme avant de me la tendre. Je la prends doucement, en faisant semblant d'être impressionnée. La culasse est froide sous mes doigts ; le poids de l'arme me rassure autant qu'il me surprend. Le bois de la crosse est lisse, poli par des centaines de mains, et le métal a ce grain rugueux qui rappelle que ça n'est pas un jouet. Quand je la lève, le canon s'aligne avec mes yeux et je sens la contraction légère dans mes épaules, prête à encaisser le recul.

— C'est lourd quand même !

— Tu veux que je t'explique rapidement ? demande Flash.

— Non, sinon c'est trop simple, lui répond Froger. Elle se débrouille.

Mais quels petits cons ! Ils veulent que je perde.

J'observe les mecs qui sont tous alignés devant moi avec le même sourire, la même expression qui me donne envie de rire. Leurs silhouettes font une garde d’honneur rugueuse : cuirs fatigués, manches retroussées, bras tatoués qui apparaissent comme des cartographies nerveuses. Certains portent encore des traces de la nuit. 

— Ok les mecs, alors si j'arrive à toucher toutes les cibles vous lavez et rangez toute la salle du sol au plafond. Et vous passez un test chacun, sans râler. Si je perds vous décidez de ce que je fais pour vous.

— Toutes les cibles, mais tu dois viser le cercle, me prévient Hacker.

— Ouais ok, c'est bon pour vous ?

Ils hochent tous la tête en me tendant leurs poings pour sceller notre pacte. Je tape dans chacun des poings en jubilant intérieurement. Vous allez bientôt faire la gueule mes petits bikers d'amour !

Bien ! À moi de jouer.

Je me place devant les cibles, attrape un casque, une paire de lunette de protection, et je lève mon arme. Je sens toutes les têtes rivées sur moi comme un halo électrique. Je lance un dernier regard à la ligne, tout est droit, propre, mécanique, mais je me retourne en me mordant la lèvre. Je fais demi-tour d’un pas volontaire et pose l’arme lourde que Sam m’avait tendue. À la place, je chope un Glock 17 qui traîne. 9 mm. Il est plus doux, a moins de recul, et il est plus facile à placer en séries rapides. C'est ce que j'utilisais en stand de tir. Quand je le prends, c’est comme retrouver une vieille amie : la crosse épouse ma main, l’équilibre est familier, rassurant.

— Il est plus beau celui-là !

Je me remets en place, casques antibruit bien serrés, posture calée. J’ancre mes pieds à la largeur des épaules, genoux souples, épaules relâchées mais stables. Main forte sur la poignée, pouce et index prêts. La respiration devient mon tempo. Inspirer deux secondes, bloquer une fraction, expirer tout en pressant la détente. C’est basique, c’est mécanique, mais là tout se joue dans la précision de ce geste.
Je décroche la sécurité, et tout s’efface autour : plus les rires, plus les cliquetis, plus le regard de Rock posé dans mon dos.

Tome 1 : Sauve-moiOù les histoires vivent. Découvrez maintenant