Chapitre 1

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     Les éclats du seul rayon de soleil pénétrèrent avec difficulté à travers la fenêtre brisée, recouverte d'un voile noir faisant office de rideau. Ils éclairait la face hideuse et pourtant si belle de Jayu, endormie sur un tapis crasseux et usé par les années. Elle ouvrit avec lenteur ses petits yeux, laissant entrevoir leur couleur, ou plutôt leur absence de couleur, tellement ceux-ci étaient noirs, plus noirs que la plus sombre des nuits. La supposée jeune femme se redressa avec raideur et s'assit en tailleur. Elle scrutait pour la mille et unième fois son abri provisoire, s'assurant qu'aucun intrus ne s'était glissé à l'intérieur, profitant de la pénombre. La porte en bois maintenant péniblement les amas de tôle était toujours fermée et bloquée par un canapé éventré, certainement par un chat capricieux. Les rats somnolaient toujours dans les coins, et son tapis n'était pas assez épais pour y cacher quoi que ce soit. Elle se leva et souleva le rideau de fortune pour vérifier que personne ne se cachait dehors. Le soleil en profita pour exposer totalement son visage. En dehors de ses paupières trop fines, la bouche de Jayu était d'un banal à pleurer, et sa peau ressemblait à celle d'une russe - donc trop foncée pour être considérée comme belle par les coréens. Ses cheveux, quand à eux, était la seule touche de beauté que l'on pouvait trouver chez elle au premier abord. En effet, elle était dotée de longs cheveux noirs et soyeux qui tombaient dans le creux de son dos. Quand les rayons de soleil venaient à les caresser, ils s'illuminaient, faisant concurrence à la plus belle des galaxies. Malheureusement cette touche de beauté était éclipsée par le fléau de Jayu : une tâche s'étendait de son front jusqu'à sa pommette droite, l'exposant aux moqueries de tous, qui ne voyaient que le rouge abominable étalé sur la face de la malheureuse.

       Jayu se prépara avec efficacité en n'enfilant que des vêtements simples et de couleur sombre, elle ne se séparait jamais de ses sweats à capuches qui masquait sa différence. Chaque jour, elle s'appliquait à se rendre indétectable. La jeune femme sortit de son abri provisoire en catimini, faisant bien attention à ce que personne ne la remarqua. Elle évoluait dans les rues de Pusan depuis maintenant 17 ans, et se targuait d'en connaître les moindres recoins, de la plus petite des impasses au dernier étage du plus grand des gratte-ciels. Jayu avait pris soin d'aller partout pour ne jamais être surprise et connaître toutes les issues possibles en cas de danger. Elle analysait donc chaque donnée à l'aide de son scanner crânien, remplaçant l'ancienne version environ toute les semaines dans sa bibliothèque mentale. Vivre en clandestine avait développé son instinct de survie, devenu indispensable. C'est donc à pas de loup que Jayu s'engouffra dans les dédales de rues qu'abritait Pusan, la ville des labyrinthes.
       La complexité de la cité ne l'inquiétait pas, elle savait où aller, et le plan schématique dans sa tête était plus précis qu'un algorithme. Le but de cette sortie matinale était simple : manger. Les rats, ces traîtres, avait dérobé ses dernières provisions. Une sorte de taxe pour leur surveillance mais version rongeurs. Jayu ne leur en voulait même pas ; sans eux, son abri aurait sûrement été visité par trop d'indésirables du gouvernement. Et Jayu n'avait aucune envie de finir en camp de rééducation.
      La jeune femme arriva enfin sur le lieu de toute les convoitises: le centre-ville de Pusan. Ici se côtoyait mille et une entreprises, boutiques et échoppes au contenu plus alléchant les unes que les autres. Jayu passa avec indifférence devant les arcades qui proposaient divers jeux vidéo au prix exorbitant, dont certains équipés d'un casque de réalité virtuelle. Il était vrai que la possibilité de s'évader loin de ce monde de fous tentait énormément Jayu. Mais elle réussissait à garder à l'esprit que ce n était qu'une drogue dissimulée de plus, que leur offrait le dictateur de Corée Jae Ja, dont la prise de pouvoir semblait remonter à des décennies. La coréenne passa ensuite devant le plus grand bâtiment de Pusan. Haut de plus de trente étages, il surplombait la ville d un air impérieux. Contrairement aux autres géants du commerce, il était d'un blanc immaculé, presque insolent. Aucune publicité ne couvrait son marbre, et nulle lumière ne venait ternir l'éclat de l'ivoire. L'entreprise Ju-Ib tenait à être la plus pure possible. Les immenses baies vitrées exposaient fièrement ses centaines de seringues, toutes reluisantes et tentatrices. Elles promettaient monts et merveilles à celui qui viendrait s'en emparer, laissant en gage un peu de son argent. Mais attention, plus le trésor est précieux et plus le prix est coûteux.
Après avoir longuement observer ce bâtiment monstrueux, Jayu stocka les nouvelles informations dans sa bibliothèque de survie. Le nombre de clients n'avait pas varié de manière conséquente mais tendait vers le haut. Le nombre de seringues vendues par visiteur, lui, augmentait de manière inquiétante. L'état des acheteurs aussi posait problème pour Jayu. La moyenne d'âge non biologique qui était de 30 ans en moyenne, passait maintenant à 20 voire moins. Et vu la démarche chancelante des revenants, ils n'en étaient pas à leur première dose. Leur yeux, surtout, s'étaient figés dans une expression mêlant, joie, désespoir et détermination à la perfection. Et pourtant ils se baladaient en riant au éclats, laissant leur peau s'exposer au soleil, pendant que Jayu était tapie dans l'ombre, faisant bien attention à ne pas se faire remarquer. Mais au moins, elle, elle marchait droit.
Après cette heure d'analyse, Jayu prit le temps de s'accroupir pour débarrasser ses jambes des crampes qui les avaient gagnées. Tout en s'étirant dans la plus grande discrétion, elle planifiait son prochain déplacement, le plus risqué de son trajet jusqu'au supermarché le plus proche. On pouvait se demander pourquoi passer d'un endroit à un autre serait  si risqué, mais le danger était bien réel et se présentait sous la forme d'une borne noire, à l'œil aussi affûté qu une chouette qui traque sa proie. Si Jayu passait devant, elle scannerait son âge, réel et présenté, le nombre de doses prises et son identité. Si Jayu passait devant, elle se condamnée à passer le restant de ses jours en camp de rééducation. Son seul choix restait alors de passer par la voie de la vie. La route la plus ardue sans doute. Mais c'est souvent comme cela...
Une fois totalement remise d'aplomb, elle se glissa à l'intérieur du cauchemar qu est réellement l'entreprise Ju-Ib. Le seul fait de s'en approcher donnait de violentes nausées à Jayu. Elle devait user de tout son sang-froid pour réussir à garder un rythme cardiaque normal, et ne pas succomber à l'angoisse qui menaçait de la submerger. Mais le tsunami attendra, elle devait d abord accomplir une tâche bien délicate : atteindre le 20e étage de l'immeuble sans se faire repérer. Et c'est ainsi que telle une goutte d'eau qui se faufile entre les feuilles, Jayu commença sa périlleuse ascension.
         La jeune femme commença d'abord par se faufiler habilement parmi les inconscients qui arrivaient par dizaines, créant une houle de nouveaux animaux domestiques. Une fois passée la marée infernale, elle chercha refuge dans le coin le plus sombre du premier étage. Ce n'était pas la première fois qu'elle exécutait cette tâche périlleuse, mais chaque nouvelle tentative s'avérait plus ardue que les précédentes, compte tenu de la sécurité toujours plus accrue au sein de l'entreprise. Elle attendait le moment précis qu'il lui fallait:  la démonstration de la prétendue grandeur de leur seringues révolutionnaires, sur un sujet consentant, pour démontrer leur efficacité. Cela se déroulait entre 15h et 16h et mobilisait énormément de public, ce qui lui permettait de s'éclipser et d'atteindre l'endroit souhaité. Justement, le moment était venu. Et elle n'avait plus le droit à l'erreur.

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