L'usine. Elle se trouvait dans cette maudite usine depuis plusieurs jours. Jayu n'en revenait pas. Son corps n'avait jamais quitté cet endroit abject. Une panique sourde l'envahit aussitôt. Il lui fallait sortir au plus vite avant que sa victime, sûrement un employé ici, ne se réveille et ne sonne l'alarme. Elle prit à peine le temps de se réhabituer à la lumière du jour dont elle avait été privée des jours durant, et s'élança dans les escaliers de la bâtisse. Partant de ce qui semblait être la cave de l'immeuble ou une pièce annexe d'un entrepôt, Jayu n'eut à monter qu'un étage avant de se retrouver au niveau principal de la grande Ju-Ib. Au vu de l'affluence accrue, il devait être près de 14 h en Corée. La fuyarde mit ses mains dans les poches trouées de son vieux pantalon de toile, et marcha le plus nonchalamment possible dans le grand hall. Elle veillait à ce que sa tête soit assez baissée pour que ses cheveux gras dissimulent la laideur de son visage et sa tâche, qui la rendait extrêmement reconnaissable aux yeux des gérants du service de fichage national. Une fois à proximité satisfaisante de la porte de sortie, Jayu hâta le pas et s'engouffra dans la rue, enfin dans une sécurité relative. Elle s'immisça furtivement dans une ruelle peu fréquentée par les robots et les passants, et s'autorisa pour la première fois depuis sa fuite à prendre une longue inspiration et à détendre ses muscles fatigués. Seulement il n'était pas bon de s'attarder dans un endroit trop proche de l'usine et des rues bondées de promeneurs potentiellement dangereux. Alors, dès que les poumons de Jayu affichèrent qu'ils étaient opérationnels, elle reprit sa marche pour rejoindre sa bicoque, le seul endroit où la jeune fille se sentait encore un peu en sécurité et chez elle.
Cela faisait maintenant plus d'une heure qu'elle déambulait dans les rues, se repérant grâce à certaines échoppes et à quelques maisons rencontrées fréquemment lors de ses courses clandestines. La paria commençait à fatiguer sans eau pour apaiser sa gorge nouée par l'angoisse ni nourriture pour combler son estomac encore comprimé par le stress de ces derniers jours. Elle pouvait faire une petite entorse aux règles pour une fois. Ainsi, quand Jayu aperçut un minuscule magasin qui faisait l'angle, elle s'approcha, la tête baissée, jouant avec une pauvre bague ramassée dans son parcours. La vendeuse, une petite femme d'une vingtaine d'années mais dont les yeux laissaient voir un passé bien plus garni, la reçut avec un petit sourire inquiet à la vue de l'apparence piteuse de sa cliente. La marcheuse déposa délicatement le piteux bijou sur l'étal.
— Vous pensez que je peux prendre un kimbap avec cette bague, madame ? S'il vous plaît.
La vendeuse pinça ses lèvres fines et soupira en prenant ce que Jayu lui offrait. Elle l'étudia rapidement, s'aidant du dernier rayon de soleil de la journée, pour tenter de faire un peu briller la rouille de l'anneau. Puis, il fut reposé délicatement et elle se tourna vers la pauvre fille.
— Mon petit, je suis navrée mais votre bijou ne vaut rien et les temps sont durs en ce moment... Je crains que ça ne soit possible.
— Je vous en prie. Je n'ai rien à manger chez moi et je n'ai rien avalé depuis des heures.
La femme d'âge indéterminé se gratta la tête, et fit rouler la bague au creux de sa main. Elle finit par l'empocher et attrapa une barquette un peu abimée de kimbaps qu'elle fourra dans la main de Jayu, d'un air bourru.
— Tenez maintenant et allez-vous en. Et relevez donc la tête. Ce n'est pas poli de marchander avec les gens sans les regarder dans les yeux.
La jeune fille se crispa et elle serra les dents. Doucement, tout doucement, comme une actrice de film au ralenti, Jayu leva son menton, laissant voir à la généreuse dame son visage exténué et marqué. La vendeuse réprima un cri d'effroi en plaquant une main bien trop jeune sur sa bouche, ses yeux s'exorbitant comme s'ils allaient se décrocher.
— Mon Dieu, mais quelle atrocité avez-vous donc commise pour vous retrouver abimée de la sorte ?
— Aucune, madame. Je suis simplement née comme cela.
— Personne ne peut naitre aussi affreuse, c'est impossible. Déguerpissez. Je ne veux plus revoir votre face ici.
Baissant à nouveau la tête, Jayu tourna les talons et reprit sa marche, son plat dans une main et une bouteille d'eau subtilisée dans l'autre.
Quelques dédales plus loin, elle repéra un coin pas trop sale pour s'assoir, et déboucha à la hâte la bouteille volée. La fraicheur de l'eau qui vint l'inonder réanima ses yeux secs qui se réhumidifièrent. Des larmes de peur, de joie et de désespoir confondus coulèrent sur les joues crasseuses de Jayu. Une fois sa langue et sa gorge revivifiées, elle put s'attaquer aux rondelles de riz qui l'attendaient. Une fois son dîner terminé, elle se remit en route, souhaitant regagner son abri avant que les robots de nuit ne prennent leur garde. Pendant qu'elle marchait dans la pénombre, Jayu songeait à son mystérieux ravisseur et plus précisément à cette fameuse étincelle dans ses yeux qui l'avait tant troublée. Il semblait s'y refléter un sentiment autre que la convoitise et la cruauté. Une émotion que la jeune fille ne connaissait pas et qui l'intriguait grandement.
Ses réflexions ont mené ses pas jusqu'à la petite bande de terre sur laquelle se trouvait sa hutte. Une odeur étrange s'en dégageait. Jayu croyait sentir un mélange d'essence, de bois brulé et de cendres. Elle leva les yeux à temps pour regarder les planches de bois qui l'abritaient jadis s'embraser dans un grand fracas. Sonnée, elle fit un pas en arrière. Le feu ne pouvait pas avoir pris seul. La jeune fille tourna aussitôt les talons. Un grand mur de flammes lui barra aussitôt la route. La mince parcelle de terre où elle se trouvait il y a une minute à peine flambait à son tour. Elle était prise au piège. Que se passe-t-il ? Comment l'incendie s'est déclenché ? Va-t-elle s'en sortir ? Jayu rebroussa chemin et se plaça entre les flammes de la cabane et celles de la parcelle. Ses yeux cherchaient frénétiquement une issue, un détour, même un minuscule sentier épargné par les flammes. À gauche ? Non. Droite ? Non. En face ? Sans commentaire. Elle ne perdit pas son temps à chercher derrière, sa maison se trouvant dans une impasse. Captive du feu, Jayu commençait à se demander si elle n'allait pas devoir traverser le mur brûlant pour pouvoir espérer sauver sa peau. Au sens figuré dans ce cas-là.
Soudain, du coin de l'œil, elle repéra trois silhouettes qui venaient de la carcasse de sa maison. Couverts de la tête aux pieds, ils avançaient avec assurance dans sa direction. L'un d'eux portait un énorme bidon d'où s'écoulaient encore quelques gouttes. Serait-ce de l'essence ? Dans ce cas cela expliquerait la provenance de l'incendie. Mais pourquoi mettre le feu à une bicoque pareille ? La connaissaient-t-ils et lui en voulaient-ils pour une raison ? Le cerveau de la jeune fille tournait à toute allure. Seulement elle était une simple paria et ne parlait à personne, donc ces individus ne pouvaient lui vouloir du mal pour une raison personnelle. Au même instant, elle remarqua que les deux autres étaient armés d'un fusil et que le porteur du bidon arborait un long couteau à la ceinture. Ils n'étaient clairement pas là pour plaisanter avec elle mais bien pour l'éliminer. Comment diable allait-elle s'en sortir ?
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Sonjil
Fiction généraleDans un monde apocalyptique dans une coree réunifiée on a réussi à mettre au point un système qui nous permet de réguler notre âge et notre condition physique c est donc un monde où règne la liberté de chacun dans son corps. Un cadre idyllique mais...
