Chapitre 4

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— Il m'a drogué, ce fils de p***.
Seule dans la pièce, Jayu fulminait et maudissait le monde entier. Comment allait elle se sortir de cette situation qui semblait inextricable ? Tout ça à cause d'un fichu robot scanneur et d'une pierre mal agencée ! Si Jayu n'avait pas ses membres en compote, elle aurait donné un grand coup dans le mur pour libérer sa frustration de lionne. Elle refit un constat de son corps, ses jambes semblaient avoir repris du poil de la bête et bougeaient maintenant plus fluidement, elle sentait encore les bleus et les égratignures la tirailler, rendant ses mouvements toujours douloureux, mais Jayu savait qu'elle tiendrait le choc si elle se levait. Il fallait maintenant compter sur le fait que le temps passé immobile ne l'avait pas tétanisée. Elle se morigéna de ne pas savoir le temps qu'elle avait passé assise sur ce matelas en compagnie du drogueur sans visage. Jayu essaya ensuite de remuer ses bras. Le gauche répondait faiblement mais l'opération ne fut pas impossible ni extrêmement douloureuse. Le droit en revanche refusait toujours de délivrer Jayu de sa souffrance. Parviendrait elle à s'enfuir et à survivre avec ce poids mort à supporter ? Il faut le tenter, songea-t-elle, son instinct animal prenant le dessus sur sa douleur. Seulement les années avaient rendu Jayu consciente que sortir d'un endroit inconnu et surtout blessée n'était pas une mince affaire quand un gardien vous surveillait. Elle devait tout d'abord analyser son environnement et tester son geôlier pour connaître ses limites. La jeune prisonnière se concentra alors sur sa respiration pour reprendre des forces avant la bataille. Après une éternité, la porte de la cellule improvisée s'ouvrit, laissant filtrer un filet de lumière qui aveugla la jeune fille, l'obligeant à fermer les yeux. Des pas lourds retentirent avec force dans l'habitacle et la porte se ferma avec force, redonnant à la pièce son aspect glauque. Jayu se dépêcha de rouvrir les paupières pour observer le plus de détails possible. Dans la faible lueur de la lanterne, on pouvait observer une ombre se mouvoir habilement jusqu'au matelas de Jayu et s'agenouiller face à elle. La jeune captive sentait le souffle régulier de son geôlier contre son visage mais ne parvenait pas à apercevoir le moindre détail de son visage. Elle sentit soudain un métal froid contre son pied dénudé et baissa les yeux pour se rendre compte de la présence d'une assiette d'où émanait une odeur se rapprochant du poisson.
— Mange. Ça fait une semaine que tu ne manges que de la soupe et tu étais toujours inconsciente pendant ce temps.
Elle ne se fit pas trop prier et attrapa de sa seule main libre le morceau rigide qui se trouvait sous elle. Aussitôt l'aliment toucha ses lèvres que Jayu se mit à le dévorer goulûment, ne voulant pas en perdre une miette. Une fois le maigre repas terminé, elle étendit son bras ankylosé et ramena ses jambes sous elle. Son bras droit, toujours récalcitrant, resta contre son corps fatigué.
— Comment te sens-tu ? lui demanda la douce voix.
— Aussi bien que peut l'être une captive enfermée dans une sorte de cave avec un bras en miettes.
La voix rit doucement, et Jayu sentit un corps se rapprocher brusquement d'elle. Deux yeux d'un vert limpide mais dont les malheurs semblaient les avoir ternis la fixaient. La jeune fille décelait toute une histoire dans les prunelles de son geôlier, un roman de détermination, d'impuissance et de courage. Ils restèrent un long moment à s'analyser ainsi, comme si plus rien ne comptait, comme s'ils atteignaient une oasis dans le désert.
Puis Jayu se souvint de sa tâche, de sa détresse, de sa colère, et de sa condition de prisonnière. Elle détourna les yeux pour les braquer sur son bras disloqué, l'étrange individu fit de même. Il reprit avec une voix oscillant entre douceur et fermeté.
— Il existe une solution très simple pour le soigner, tu en es consciente.
Son cœur manqua un battement, après toutes ces années à emprunter l'usine pour accéder au marché, Jayu avait eu le temps de se souvenir et de comprendre tous les produits que proposait l'entreprise. Or, l'un d'eux se présentait sous la forme d'une très petite seringue, avec à l'intérieur, une substance moins puissante que le produit revitalisant qui faisait fureur dans toute la Corée. Selon les différents présentateurs qui se sont succédé, le liquide permettait de guérir n'importe quelle blessure.
Son intuition fut confirmée quand l'homme sortit, comme par tour de magie, le fameux moyen miracle. Jayu eut un mouvement instinctif de recul, pour s'éloigner le plus possible de cette invention qui lui faisait peur.
— Respire. Je vais pas te tuer. Pas encore.
Son tortionnaire rit doucement à cette plaisanterie de mauvais goût, et approcha un peu plus encore l'instrument. La jeune fille tendit sa main gauche entre eux, en une tentative désespérée de mettre le plus de distance possible entre elle et la réalité de sa situation.
— Tu sais très bien que tu n'auras pas le choix, ma belle, si tu veux sortir un jour d'ici indemne.
— Je ne vous fais aucune confiance, cracha-t-elle.
— Et pourtant tu vas quand même baisser ce bras et me laisser faire.
— Il doit exister une autre solution.
— Navré de te casser des maigres espoirs mais à part l'amputation, ton bras restera un handicap toute ta vie, en plus d'être douloureux.
— Je préfère encore être handicapée que soumise à ces poisons.

La voix rit amèrement.

— De toute manière tu n'as pas le choix, quelles que soient tes convictions. Personne n'a vraiment le choix.

Sur ces paroles, il attrapa le bras de sa captive entre deux doigts. Sa main froide et rude fit grimacer Jayu, qui, de peur de se blesser plus encore, n'osa pas se débattre. L'homme approcha doucement l'instrument de sa veine principale, ajustant plusieurs fois la position de l'aiguille, faute de lumière conséquente. Une fois sa prise bonne, il lui chuchota une phrase rapidement à l'oreille, si furtive que Jayu crut avoir rêvé de l'avoir entendue.

— Un jour, on aura tous le choix, je te le promets.

Puis la seringue s'enfonça dans le bras de la fille aux cheveux d'airain, lui arrachant un glapissement de douleur. L'instant où le métal resta en contact avec la peau de Jayu ne dura que quelques secondes, mais ils savaient tous que les répercussions sur son esprit dureraient des années durant. Une fois le liquide écoulé dans le sang de la jeune femme, son médecin de fortune retira avec précaution la pointe du tube de verre, créant ainsi un second cri de souffrance. Ils baissèrent de concert la tête sur le bras abîmé de Jayu, attendant, l'une avec effroi et l'autre avec inquiétude, le résultat de l'opération nocturne.

Pendant une poignée de secondes, rien ne se produisit, décuplant les angoisses qui étouffaient la minuscule cave. Enfin, au bout d'une éternelle minute, le membre blessé se mit à lentement gonfler, comme si un monstre s'emparait de lui. La peau se tordait et tous les muscles du bras convulsaient, pris d'une crise inexplicable. La douleur atroce qui tenailla Jayu à cet instant, elle ne sut jamais la décrire. Une entité contrôlait un morceau de son être et ne semblait pas vouloir lâcher prise un jour. Les doigts de son ravisseur s'étaient échappés au moment où elle ne maîtrisait plus son bras, et tentaient maintenant d'étouffer les hurlements de terreur et de douleur de leur prisonnière à l'aide d'une étoffe ramassée à la hâte. Cet instant, figé dans l'espace, pouvait s'apparenter à un sinistre tableau, tout de noir peint avec seulement visible le monstre avide de sang greffé au bras d'une condamnée, dont seuls les yeux emplis d'effroi transparaissaient. Et, au moment où l'horreur atteignait son paroxysme, la bête se retira de la pièce lugubre, laissant en souvenir indélébile une cicatrice noirâtre sur le bras jusqu'alors immaculé de Jayu.



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