Mardi. La rentrée scolaire est pour lundi prochain, et il ne me reste qu'une petite semaine de répit. La semaine dernière, j'ai dessiné comme un possédé, mais cette semaine s'annonce différente : il faut que je reprenne mon boulot à la supérette.
Je ne peux pas vraiment compter sur mon père pour les finances. À cause de son état mental, il perçoit une aide d'une association caritative, mais cet argent sert surtout à son alcoolisme chronique. Il paie le strict minimum : le loyer et mes frais de scolarité. Pour le reste, y compris la nourriture et les fournitures pour ma passion, le dessin, je me démerde.
Je scanne les produits d'une vieille dame à la caisse. Elle semble assez aveugle pour ne pas être hypnotisée par mes yeux vairons ou ma mèche blanche. Je regarde le prix total, fait quelques calculs mentaux rapides. Mon salaire ne sera qu'une fraction de cela. "La vie est injuste, comme toujours..." pensais-je en regardant la dame s'éloigner.
Soudain, mon téléphone vibre dans ma poche. C'est un appel de Loe:
- "Salut !" dit-il joyeusement.
-"Salut, ça va ?" je réponds, le moins monotone possible.
-"Ouais, tranquille. Dis, t'es libre samedi ? On pourrait fêter l'anniv de Fio."
-"Ouais, ça devrait le faire. Quelle heure ?"
-"15 heures au parc. Je m'occupe de la bouffe et des boissons."
-"Parfait, à samedi alors."
Je raccroche et mon esprit dérive vers Fio. Elle va avoir 16 ans le 1er septembre. Mon anniv c'est le 19 septembre et celui de Loe c'est le 12 avril. Elle est là depuis toujours, on se connait depuis la maternelle. C'était ma voisine, au début on ne s'entendait pas très bien, mais à notre entrée en primaire ses parents ont divorcé. Son père est parti sans demander de garde partagée. Elle a dû vivre seule avec sa mère. Deux ans plus tard, ma maison a brûlé et comme on a tardé à appeler les pompiers, l'incendie s'est propagé jusqu'à la sienne mais heureusement elles avaient déjà évacué, elle et sa mère. Moi j'étais coincé dans le brasier, j'ai une cicatrice de brûlure sur le pouce gauche. Pour ne pas brûler entièrement, j'ai dû sauter par la fenêtre de ma chambre au premier étage. En tombant je me suis cassé le bras gauche et quelques côtes. La mère de Fio s'est occupée de mon père et moi avant l'arrivée des secours. Après ça, on a déménagé dans la même ville et toujours été inscrits dans la même école. Heureusement Fio n'a pas subi de profond traumatisme, juste un choc qui est passé. Il ne lui reste plus que des souvenirs. Je pense que son pire souvenir est quand elle m'a vue sauter par la fenêtre et a entendu mes os se briser (moi aussi, je les ai bien entendus). Aujourd'hui, elle a aussi un traumatisme, mais différent du mien. A cause de sa très belle apparence, elle attire les regards pervers et a plusieurs fois dû s'échapper parce que des bandes de gars chelous lui couraient derrière. Maintenant, elle porte souvent une casquette et des lunettes de soleil pour se cacher. Heureusement, Loe et moi, on la protège du mieux qu'on peut, donc ses problèmes sont devenus moins fréquents. C'est en partie grâce à nos ennuis partagés que nous sommes devenus aussi proches. Et oui, on en a vu des vertes et des pas mûres.
L'arrivée de Loevan dans notre duo a été comme une lueur d'espoir dans notre vie souvent morose. Avec lui, les moments de joie sont plus fréquents, et pour cela, je lui en serai toujours reconnaissant. C'est le seul parmi nous trois qui n'a pas une situation misérable. Limite, on pourrait renommer l'histoire de ma vie et celle de Fio comme « Les misérables 2.0 » Victor Hugo ne s'y attendait pas.
Je termine mon service, récupère mon sac et sors de la supérette. Ce soir, je me ferai des nouilles sautées au bœuf. C'est trop bon!
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Le Sourire de la vie
EspiritualVous êtes vous déjà senti perdu... entre la vie et la mort ? Dans un monde mi-réel, mi-fantastique, découvrons ensemble si'il y a des limites au conscient, à l'inconsient, et à la douleur. Gabriel, un adolescent se trouvant dans une situation parais...