- Salut, maman. C'est moi.
La tête penchée sur son téléphone portable, Jorge utilisa sa main libre pour rincer sa tasse de café dans l'évier de la cuisine.
- C'est bon d'entendre ta voix, mon fils, dit sa mère comme si cela faisait des semaines qu'ils ne s'étaient pas parlé, alors qu'ils s'étaient téléphoné la semaine précédente. Comment ça se passe pour Samantha et toi, à Washington, dans le district de Columbia ?
Sa façon de parler de la capitale donnait l'impression que le district était un pays étranger. Cela dit, pour sa famille terrée à Guadalajara, au Mexique, c'était tout comme.
Jorge hésita. Ses parents savaient que Sam était venue vivre avec lui pour quelque temps, mais c'était tout. Il était resté délibérément vague sur les circonstances de son arrivée, même s'il se doutait que sa mère n'était pas dupe.
- Ça se passe... bien. Je crois avoir trouvé une gouvernante, ajouta-t-il pour mener la conversation en terrain sûr.
- C'est merveilleux. Comment est-elle ?
Jorge ouvrit le lave-vaisselle et posa sa tasse sale sur le portant du haut.
- Je ne l'ai pas encore rencontrée, confia-t-il. J'ai organisé une entrevue avec elle ce midi. Elle vit à New York, mais elle est originaire d'une petite ville de l'Indiana. Elle est venue à l'Est pour faire des études dans l'enseignement à l'Université catholique. Jusqu'à présent, nous n'avons parlé qu'au téléphone.
Il avait appelé Mlle Mulzera quelques jours auparavant. Ce qui avait démarré comme un simple entretien s'était transformé en conversation qui avait duré presque une heure. Entendant une télévision chez elle en fond, il lui avait demandé quel genre de films elle aimait. Il se trouvait qu'ils étaient tous deux amateurs de films classiques. La Mort aux trousses était un de ses films préférés à elle aussi. Elle considérait Cary Grant comme le George Clooney de son temps, et Eva Marie Saint était « tout simplement éblouissante ». Pour elle, la colorisation des films en noir et blanc pour les rendre plus modernes était « presque immorale ». Jorge était on ne peut plus d'accord.
Sans s'en rendre compte, il ne conduisait plus un entretien : il menait une conversation sincère. Et s'amusait follement. Bien sûr, elle avait d'abord été nerveuse, mais plus ils avaient parlé, plus elle avait semblé détendue, lui donnant un aperçu de sa cordialité, de son intelligence et même de son humour.
La voix de sa mère le ramena au présent.
- On peut en apprendre beaucoup sur la personnalité de quelqu'un au téléphone. Pas forcément grâce à ce que la personne dit ; ce qu'elle ne dit pas est souvent très révélateur, ajouta-t-elle.
Refermant le lave-vaisselle avec sa hanche, Jorge déglutit. Au téléphone, il n'avait pas informé Mlle Mulzera que Sam voyait un psychologue. Sa séance hebdomadaire était d'ailleurs prévue pour ce matin-là.
Sam choisit cet instant pour entrer d'un pas lourd dans la cuisine, un verre de jus d'orange à moitié fini à la main. Avec son haut trop moulant et son jean taille basse déchiré aux genoux, elle ressemblait à un membre des Hells Angels, et non à une élève de l'école privée sélecte dans laquelle il l'avait inscrite.
Note à moi-même : la prochaine fois, choisis une école avec uniforme.
Elle le dépassa pour aller vers l'évier, où elle jeta son reste de jus d'orange comme s'il ne coûtait rien.
- Déstresse, papa, dit-elle, voyant qu'il la regardait. Je serai bientôt prête à me faire ausculter le cerveau.
Jorge couvrit le combiné d'une main, en espérant que sa mère n'avait rien entendu.
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Opération Cinderella
RomanceC'est l'histoire d'une mission qui va vite se transformer en amour
